Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain

Film français de Jean-Pierre Jeunet

Avec Audrey Tautou, Matthieu Kassovitz, Jamel Debbouze, Rufus, Isabelle Nanty.  





Par Raphaël Lefèvre
 

Durée: 2h00

 

Amélie (espiègle et craquante Audrey Tautou) est serveuse de café à Montmartre. Amélie aime plonger sa main dans les sacs de grain, casser la croûte des crèmes brûlées et faire des ricochets sur le Canal Sainst-Martin. Amélie a un cœur gros comme ça, qui bat pour Nino, le collectionneur de photomatons ratés (étonnant et tendre Mathieu Kassovitz). Amélie va changer la vie des gens, en douceur, incognito. Amélie est l’irrésistible héroïne du fabuleux — c’est le cas de le dire — quatrième long métrage de Jean-Pierre Jeunet, un film si foisonnant que tout ce qu’on pourra en dire ne donnera qu’une pâle idée de la déferlante de petites tranches de bonheur qui vous submerge à la vue de ce petit bijou de poésie, d’inventivité, d’humour et de tendresse, évoquant tour à tour Carné, Tati ou Truffaut Il est néanmoins conseillé d’en savoir le moins possible et de ne prendre aucun recul avant de se plonger dans ce concentré de bonne humeur.

Parole : pas un spectateur ne sort de la salle sans un sourire aux lèvres ! C’est dire le bonheur que procure l’histoire de cette jeune fille à la fois candide et malicieuse qui prodigue, au prix de quelques tours de passe-passe et de petits écarts de morale, une justice très personnelle. Amélie cherche avant tout à rendre les gens heureux — mais c’est une bonne leçon (réjouissante pour le spectateur complice) qu’elle va donner à Collignon (formidable Urbain Cancelier, vu en Louis XVI dans Ridicule), l’épicier qui humilie sans cesse son commis (Jamel Debbouze, qui n’a rien perdu de sa gouaille mais surprend en doux rêveur). Ces derniers sont deux échantillons de la réjouissante galerie de personnages hauts en couleurs qui traversent le film : il y a le jaloux de comptoir, la buraliste hypocondriaque, l’écrivain raté, j’en passe et des meilleures...

Les histoires d’amour chez Jeunet, loin des lieux communs, touchent toujours par leur drôlerie et leur singularité (rappelez-vous celle, insolite et maladroite, de Julie et Louison dans Delicatessen) : ici Joseph et Georgette (géniaux Dominique Pinon et Isabelle Nanty) s’aiment en jouant au Tac-O-Tac, et c’est une envoûtante partie de cache-cache qui tient lieu de conquête amoureuse entre Amélie et Nino. Partie de cache-cache qui se clôture par une scène de baiser magique, d’une poésie et d’une tendresse infinies.

Rarement deux heures de film se sont déroulées avec autant de rapidité et dans une telle euphorie. Le film est presque trop court ! On aurait envie de voir tous ces personnages si attachants exister encore un peu sous nos yeux et l’on pourrait reprocher à Jeunet de laisser en plan, entre autres, la truculente relation de Joseph et Georgette. On est aussi tenté de se demander pourquoi, à l’inverse des intemporels et apocalyptiques Delicatessen et La Cité des Enfants Perdus, il a choisi de situer cette fable merveilleuse dans le temps (le " déclic-bonheur " a lieu le soir de la mort de Lady Di). Sa vision rétro et poétique de ce Paris, où les oiseaux chantent, les crottes de chiens n’existent pas et des affiches bigarrées annoncent des festivals de jazz, s’accorde mal avec les repères historiques (d’ailleurs, que fait donc une New Beetle au coin d’une rue en 1997 ?). Mais tout ceci n’est qu’une insignifiante broutille face au bonheur que nous apporte ce film à la bonne humeur contagieuse ! La mise en scène inventive de Jeunet, avec ses couleurs chatoyantes et ses dix mille idées par plan (à ceux qui trouvent que c’est trop, Jeunet répond avec malice que chez d’autres, c’est " une idée par film ! ") est un plaisir pour les yeux. Les dialogues de Guillaume Laurant, qui ressuscite Prévert, aidé par la verve nostalgique des acteurs — la voix chaleureuse d’André Dussollier en tête -, et l’accordéon virevoltant de Yann Tiersen sont un plaisir pour les oreilles...

Jeunet et Laurant voulaient, avec cette apologie des petits plaisirs, rendre les gens heureux. Ils ont réussi leur pari haut la main. Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain est une vraie cure de bonheur. Les tickets de cinéma devraient être remboursés par la Sécu...