Coco et Igor

Film américain de Yan Kounen

Avec Anna Mouglalis, Mads Mikkelsen, Elena Morozova


Clôture Festival de Cannes 2009


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 06-01-2010

Durée: 1h58

 

Cocorigor !

 Et voici le troisième Coco de l’année, et de loin le meilleur. Je n’étais pas un fan total des premiers films de Jan Kounen dont le goût me semblait trop lourdement provocateur. Un premier virage est survenu avec la BD Blueberry chamanisée de façon inattendue, suivie par 99 F, charge efficace du monde de la pub dynamité par deux experts : Beigbeder et lui-même, formé à l’école des films publicitaires. Cette filmographie à tendance évolutive aboutit aujourd’hui à ce qui me paraît être son meilleur film, et même le meilleur film français que j’ai vu en 2009.

 Avant même le début de l’action, un détail délicat nous séduit : transformer en prologue du spectacle qui va commencer l’interminable liste des producteurs, co-producteurs, multiples SOFICAS et chaînes de télé, dont on ne sait comment se débarrasser lorsqu’on établit le générique. En l’incrustant sur un fond d’images kaléidoscopiques enchaînées, Jan Kounen nous plonge déjà dans l’esthétique décorative des débuts du XXe siècle. Puis, rapidement, il  nous propulse au Théâtre des Champs-élysées, en 1913, où nous attend une brillante séquence d’ouverture : la première du Sacre du Printemps. Dans le charivari presque général qui suit la fin du ballet, seule une spectatrice qui aura été sensible à ce déchaînement de violence musicale observe avec admiration ce musicien scandaleux : Igor Stravinsky vient d’éblouir la célèbre couturière, Coco Chanel.

 Il faudra attendre la fin de la Grande Guerre, pour que Coco retrouve, en 1920, Igor qui a fui la Russie révolutionnaire et vit, misérablement, dans une chambre d’hôtel avec femme et enfants. Elle leur offre un gîte somptueux dans sa villa de Garches, où le compositeur pourra travailler dans un confort total. Une longue période s’écoulera avant qu’une relation physique ne s’établisse entre ces deux amants virtuels. Cet étrange accouplement qui se déroule sous le même toit que la famille réfugiée montre à quel point « les moeurs ont évolué depuis la guerre » comme le remarque une femme de chambre philosophe. Igor finira par quitter ce lieu, avec femme et enfants, après avoir traité Coco de « marchande de tissus » à quoi elle réplique : « Je n’ai jamais été ta maîtresse ». Cette relation de mécénat insolite, qui fait l’originalité du scénario, semble désorienter l’ensemble des critiques qui fait la fine bouche, regrette les excès du Jan Kounen débutant et trouve que ce couple manque de relation torride. Je ne partage pas cette déception, car cette apparente froideur singularise les deux partenaires et masque une passion réelle, forcément contrariée par cette cohabitation anormale avec la famille. Une autre qualité à porter au crédit du film est le respect de la langue des protagonistes qui s’expriment en russe, anglais ou français, selon le cas. Ce ne doit pas être une petite affaire de convaincre les producteurs et les distributeurs d’accepter cette évidence.

 Remarquablement incarnés par Anna Mouglalis, Mads Mikkelsen et Elena Morozova dans le rôle de l’épouse, les personnages évoluent dans les somptueux décors de Marie-Hélène Sulmoni, suivis par une caméra attentive et inventive, car aucune idée de plan n’est banale et le plaisir rare que donnent ce découpage et ce montage libérés de tout académisme permet d’apprécier ce que le cinéphile devrait plus souvent rencontrer : la maîtrise d’un récit qui avantage l’image. Evidemment, les admirables robes que porte la longiligne Anna Mouglalis tout au long du film constituent un hommage permanent au talent de Coco Chanel. Enfin, élément essentiel qui structure cette rencontre, la puissante musique d’Igor Stravinsky parvient à cohabiter avec les interventions de la discrète et efficace partition de Gabriel Yared, pari difficile à tenir mais parfaitement réussi.