Gran Torino

Film américain de Clint Eastwood

Avec Clint Eastwood, Bee Vang, Ahney Her





Par Laure Becdelièvre
 
Sortie le 25-02-2009

Durée: 1h55

 

Grand Maestro

Depuis Million Dollar Baby et ses convoités Oscars, le très fécond Clint Eastwood n’avait pas porté la double casquette d’acteur et de réalisateur. Gran Torino marque donc le grand retour de la légende du cinéma américain sur les écrans, pour un coup de maître qui sonne un peu comme un chant du cygne. Bouleversant.

Condamné à la solitude et aux « harcèlements » du prêtre local après la mort de sa femme, Walt Kowalski vivote dans son amertume et ses préjugés surannés, entre le bricolage et les sirotages de bière en compagnie de sa fidèle chienne Daisy. Héros malgré lui d’une guerre de gangs unilatérale visant ses nouveaux voisins asiatiques, qu’il méconnaît autant qu’il méprise, il voit ses réflexes d’ancien de la guerre de Corée se réveiller le jour où l’on tente de voler sa Gran Torino 1972, à laquelle il tient comme à la prunelle de ses yeux. Un réveil en surface – car les temps ont changé, les codes ne sont pas les mêmes en temps de guerre et en temps de paix, les protagonistes non plus. Et en profondeur, tandis qu’un mal fatal le ronge, naît comme une fleur au bout du fusil une tendresse improbable pour une famille d’étrangers qu’il ne pensait vouloir que haïr.

Alors, la force du drame qui caractérise les grandes fresques eastwoodiennes s’impose peu à peu, faisant progressivement sortir du rang un film qui s’annonçait comme une caricature décomplexée de Dirty Harry (et ses râles de vieux cow-boy des banlieues), où le cinéaste démolissait purement et simplement sa légende, pour finir dans une émotion et une délicatesse rares. Doit-on y voir un très beau chant du cygne, ou seulement le signe qu’Eastwood est arrivé à cette époque de sa vie où il ne fera plus, dans ses oeuvres, qu’orchestrer et rejouer sa mort ? Exorcisation de créateur aussi mégalomane en principe que pudique dans les faits, Eastwood nous propose, dans un final bouleversant, un audacieux pied de nez au destin : superbe Amor Fati où le pouvoir de la fiction, la magie du cinéma, le plaisir du jeu sont institués comme le seul moteur désormais du grand Maestro.