Entre les murs

Film français de Laurent Cantet

Avec François Bégaudeau, Franck Keïta, Rachel Régulier, Esmeralda Ouertani


Palme d'or Cannes 2008


Par Laure Becdelièvre
 
Sortie le 24-09-2008

Durée: 2h08

 

En plein coeur de la république

Entre les murs est la grande surprise du festival de Cannes 2008. Palme d’or à l’unanimité, peu auraient parié sur ce docu-fiction sur l’école qui a bien failli ne pas même figurer dans la sélection officielle. Et pourtant, il était là. Et a fait chavirer par sa justesse et son énergie le coeur des festivaliers qui ont eu le courage de rester jusqu’au bout.

Adapté du roman éponyme de François Bégaudeau, qui joue son propre rôle dans le film, Entre les murs est la chronique de la vie d’une classe de 4e et de son professeur principal, enseignant de français, dans un collège difficile du XXe arrondissement de Paris. « Entre les murs », car il s’agit bien d’un huis clos : nous ne sortons jamais des murs du collège, une fois entrés à l’issue de la scène d’introduction. Et pourtant, ce n’est pas le thème de l’enfermement qui intéresse ici Laurent Cantet. C’est bien plutôt le langage, son énergie, sa vie, sa « bellicité ». Au sein de la classe, où les mots se font arme et les répliques, rapports de force, les quatre murs forment une véritable caisse de résonance.

Les quatre bords de l’image aussi : c’est la grande force du film de proposer, par son cadre même, une mise en abyme doublement percutante du livre de Bégaudeau. Si celui-ci proposait avant tout une compilation de situations, Cantet propose une vision, une dramaturgie, une chorégraphie. La machinerie met peut-être un peu de temps à se mettre en branle – le temps que les protagonistes, un peu gauches et empruntés au début du film, apprennent à se connaître et à s’apprivoiser –, mais bientôt on assiste, dans la classe filmée de façon latérale comme un match de tennis, à de vraies scènes de bataille rangée : tantôt chorégraphiques, comme pour mimer les instants de grâce de toute relation d’enseignant à élève, les mouvements sont ceux d’une vague hésitante, entre le flux et le reflux, se délitant parfois aussi jusqu’au chaos quand la parole devient impuissante, quand le dialogue est rompu.

Car on en vient aussi aux mains, parfois. Dans Entre les murs, le constat sur l’école n’a rien de manichéen ni de complaisant : ici aussi, les échecs scolaires sont légion, ici aussi, l’autorité s’impose à grand peine, ici aussi, le savoir se transmet au compte-goutte, et réussir à instaurer le dialogue est une victoire dont on se contente la plupart du temps. Le professeur lui-même n’a rien d’un super-héros : s’il défend, tel Socrate, l’accouchement de l’intelligence et la démocratie, sa méthode pédagogique atteint très vite ses limites quand la parole dérape et est jetée en pâture à la colère des adolescents. Rien n’est simple à l’école de Bégaudeau et Cantet. Tout est essai, tâtonnement, expérimentation, dans ce microcosme social où la loi n’a de cesse de se heurter au cas particulier.

Dans ce dispositif expérimental, manquent peut-être quelques minutes de latence, mettant en scène la monotonie qui fait aussi la réalité de la classe : par-delà les « scènes » de joute, avec leur crescendo et leur acmé, les seules respirations du film sont réservées aux plans d’ensemble sur la cour, aux pauses dans la salle des professeurs ou aux errances transitionnelles dans les couloirs du collège. C’est déjà riche de sens. Mais le procédé est peut-être un peu trop répétitif : le rythme du film aurait peut-être gagné à se nourrir des entre-deux, des moments faibles de la parole, où rien n’a lieu sinon le lieu… Les moments d’ébullition en auraient été d’autant plus forts.

Ce sera notre seule réserve, car au regard du discours sur l’école, qui ne manquera pourtant pas de susciter la polémique, Entre les murs est assez exemplaire. Bien loin de donner des leçons, le film pose des questions, soumet au doute, ouvre des portes. Et nous offre un regard. Nul doute, la Palme d’or a bien récompensé un film de cinéma.