Funny Games US

Film américain de Michael Haneke

Avec Naomi Watts, Tims Roth, Michael Pitt, Brady Corbey





Par Simon Legré
 
Sortie le 23-04-2008

Durée: 1h51

 

Ce qui devait arriver arriva...

Un papa, une maman et leur enfant en vacances subissent l'intrusion de deux vieux adolescents gantés de blanc. Très vite, le vent tourne d'une curieuse façon et les deux hôtes se livrent à un jeu de massacre au sens propre sur la famille, transformée en cadavre en sursis. Une torture blanche et méticuleuse qui ne finira pas bien. Partant?

Représenter la violence à l'écran à travers la mise à mort d'une famille par deux pervers était à l'oeuvre il y a dix ans dans la version autrichienne du film d'Haneke. La cible américaine n'ayant alors pas été atteinte, l'Autrichien revient sur les lieux du crime sans pour autant vouloir y faire le ménage. Eût-on tout juste imaginé une intégration des codes de la violence américaine que d'emblée, Haneke nous détourne de cette ornière. Nous avons affaire à une redite formelle. Dans ce remake labellisé US pour la circonstance jusqu'à son titre, la précision balistique des cadrages y est rigoureusement jumelle. Une façon frontale de planter un décor familier puis d'y enchâsser les protagonistes. Une manière aigue d'enregistrer l'atrocité sans jamais vraiment la montrer. Au hors champ qui nous fait fantasmer l'horreur par une bande-son génératrice d'images, s'oppose son champ mortifère, rivage du ravage de cette violence. Car telle est bien aussi là la démarche d'Haneke : nous placer du côté des victimes et du constat émotionnel. Et de nous renvoyer à nous-mêmes en interrompant le cours de la fiction par des percées de mise à distance. Le discours frontal du tueur s'adressant à nous est cette petite musique dissonante qui, comme dans la première version, nous prive du rassurant recours à l'illusion.

Alors, altération y a-t-il dans cette nouvelle version? Certainement. à la première, il manquait cette base contextuelle. Cette Amérique-là y est bienvenue car elle porte en elle les germes de sa spoliation future : ces démons-là y sont peut-être encore mieux à leur place qu'en Autriche car qui dit Amérique dit conventions romanesques, auquel le jeu de discordances d'Haneke trouve ici son plein emploi. Et parce qu'il est plus dérangeant de voir cet univers trop parfait, trop fictionnel voler en éclats que celui, rugueux et somme toute peu avenant, de la première version. Cela tient à la photo, ô combien trompeuse, de Darius Khondji. Si elle rend justice au bleu et au vert, couleurs romanesques et rassurantes, elle délivre un blanc médico-légal qui annonce la flétrissure de la fiction. Le film est en ce sens une rêverie déchirée : celle d'une fiction qui se réveille en sursaut comme privée d'elle-même. D'où la perfection de ses types, redéployée par le casting. Le jeu tiré vers l'extérieur, les acteurs sont sur une corde émotionnelle plus identificatrice que celle du jeu autrichien. Michael Pitt, en poupard évadé d'un cartoon pour adultes ose le ludique d'avantage que son congénère autrichien. La blondeur de Naomi Watts, déjà poupée de fiction dans Mulholland Drive, en devient dérangeante tant l'on pressent sa souillure future. L'actrice est l'espace d'innocence du film. Au bord du nuage noir, elle se confronte à des états limites salutaires pour son statut hollywoodien et abdique enfin son glamour en déversant dans ce terrifiant théorème de l'exactitude les larmes qu'elle n'aura plus.