|
Le devoir de mémoire a encore
frappé.
Une fois de plus, il atteint des cinéastes très différents
(Verneuil, Polanski, Egoyan), dans leur maturité professionnelle,
alors que rien, dans leur filmographie jusque-là, n’avait laissé
soupçonner le poids de cette préoccupation essentielle.
On pourrait imaginer que, à l’aube
d’une carrière ambitieuse, le jeune Verneuil, encore écorché
par le génocide arménien, aurait dû tourner Mayrig
plutôt que La Table aux crevés, Polanski, Le
Pianiste à la place du Couteau dans l’eau et Egoyan
Ararat de préférence à Peep Show.
Mais l’époque s’y prêtait certainement moins qu’aujourd’hui
où un effet de mode évident favorise ce type de récit
plus ou moins autobiographique, d’autant que le cinéma est perpétuellement
friand de drames et de massacres et que la caution de faits historiques
récents permet de satisfaire ce goût avec une certaine
bonne conscience.
C’est certainement ce point qui me gêne
le plus : à une époque où la télévision
a banalisé, par des images insoutenables, la violence, les exactions
et les morts réelles dans les innombrables conflits qui
ensanglantent la planète, je ne peux plus croire à ces
figurants déguisés en Juifs ou en Arméniens qui
simulent la terreur et la douleur en attendant le " Coupez ! "
de la fin de prise. Nous sommes dans l’esthétique des actualités
reconstituées de Méliès qui nous font sourire aujourd’hui,
la poésie en moins.
L’autre facteur de malaise, le cinéma
étant une industrie, c’est l’espoir de faire de grosses recettes
en transformant en spectacle obscène l’authentique malheur qui
a décimé ces populations.
Le film dans le film (l’épopée
arménienne mise en scène par Charles Aznavour) est tellement
ridicule, pompier, noyé sous des flots de musique emphatique,
que je me suis demandé en permanence à quel niveau du
récit se situait Egoyan. Ses films précédents,
originaux et brillants, font douter qu’il puisse croire à ce
qu’il reconstitue avec un tel académisme. On retrouve un peu
son talent dans les séquences canadiennes du scénario
où il dépeint les obscurs démêlés
familiaux des descendants d’immigrés. Mais l’épine dorsale
de son récit, l’interrogatoire du héros du film soupçonné
d’importer de la drogue par un douanier cinéphile et tenace,
est interminable, peu vraisemblable et franchement barbant.
Bref, après ce pieux pensum,
Atom Egoyan nous doit un vrai film.
|