Ghost World

Film américain de Terry Zwigoff
D’après la bande dessinée de Daniel Clowes

Avec Thora Birch, Scarlett Johansson, Steve Buscemi


Festival de Deauville : Prix du jury et prix d’interprétation


Par Clémentine Gallot
 
Sortie le 05-06-2002

Durée: 1h55

 

Another brick in the wall ?

" Pourquoi n’y aurait-il plus d’adolescents assez sauvages pour refuser d’instinct le sinistre avenir qu’on leur prépare ? Pourquoi n’y aurait-il plus de jeunes gens assez passionnés pour déserter les perspectives balisées qu’on veut leur faire prendre pour la vie ? ". Les inquiétudes de la philosophe Annie Lebrun ( Dans son dernier livre : Du trop de réalité) semblent avoir été entendues : c’est en tout cas ce qu’on se dit en voyant ce film.

Dans la lignée de la série sarcastique Daria (diffusée sur Canal +) et de la critique des médiocres, du cinéaste Todd Solondz (Storytelling), Ghost World est un film grinçant et drôle. Tiré d’un comic, ces BD feuilletons tant prisées aux États-Unis qui fournissent aujourd’hui une matière quasi inépuisable aux scénaristes en mal d’histoires bien ficelées (la sortie prochaine de Spider Man nous en donne un autre exemple), l’adaptation en est impeccable.

C’est un peu l’envers du décor, un anti American Pie : le spectateur partage les premiers pas de deux jeunes filles après le bac, les coups tordus, le doute et la désillusion devant la vie d’adulte peu réjouissante qui les attend. Les deux actrices sont formidables, elles parviennent malgré leur jeune âge à donner une consistance à leur personnage, à distiller avec parcimonie l’assurance et le doute : Thora Birch (American Beauty), et Scarlett Johansson (L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, The barber), incarnent Enid l’excentrique névrosée, et Rebecca, son alter ego. Celle-ci rentrera dans le rang, happée par la frénésie de consommer et de s’agréger au plus vite à la grande famille des jeunes filles (in)dépendantes : ne pas faire d’études, se faire exploiter et enfin, finir comme ces femmes que l’on raillait dix ans plus tôt. Les deux filles font la connaissance de nombreux personnages, pour la plupart complètement givrés et drolatiques.

Dans une tonalité mêlant poésie et critique toute en finesse, le film distille une évocation très juste de l’Amérique dans ce qu’elle a, à la fois de typique et de médiocre : ses cheerleaders, ses drugstores, ses fast-food, ses vieux disques. Une culture qui ne fait plus rêver aujourd’hui, mais qui joue sur ses acquis, dont il ne reste que quelques débris épars : l’image leitmotiv d’un vieil homme assis sur un banc, espérant un bus qui n’existe plus, en est l’illustration.

Les moqueries incessantes et les railleries de deux jeunes filles, nous rappellent, avec soulagement, qu’il y a encore des gens qui n’adhèrent pas à tout ce qui leur est proposé (ou imposé, le résultat étant le même). Telle une fatalité, il semblerait que le monde se divise en deux catégories : les – in et les – out, un peu à la manière d’un Donnie Darko. Refuser de se (dé)vouer corps et âme à la nation équivaut à s’en exclure, à s’octroyer le statut d’outsider, comme si aucun compromis n’était possible. À cet égard, le personnage interprété par Steve Buscemi (Reservoir dogs, Fargo, The big Lebowski.) est à la fois attendrissant et infiniment triste.

L’attitude hypercritique d’Enid n’est pas pour autant encensée, le réalisateur en explore les limites : vouloir être à tout prix différente, n’est-ce pas en fin de compte être totalement conventionnelle, dans la mesure où il ne s’agit que d’imiter une mode, un courant (ici : le punk). À vouloir être au-dessus de tout on finit, premièrement, par agacer et perdre toute crédibilité et deuxièmement, par en ignorer les raisons : ainsi se retrouve-t-elle, esseulée et perplexe, submergée par un sentiment d’injustice. La notion de justice, toute relative, est quant à elle révélatrice de la perte du sens.

Ne nous méprenons pas, Ghost World est un film indépendant, ce qui n’équivaut pas à réactionnaire, anti-américain ou nostalgique : il met en place une réflexion qui, tout en se distanciant de la réalité, l’assimile, comme moteur du film. Terry Zwigoff se demande, avec humour, comment s’en sortir, aujourd’hui, sans adhérer à cette société de crétinisation. Souffrant, comme bon nombre de premières fictions, de n’être pas assez abouti, le film profite du fait que le réalisateur ait commencé par faire des documentaires, ce qui l’aide à mêler savamment fiction et réalité.