Le Cahier
Buddah collapsed out of shame

Film iranien de Hana Makhmalbaf

Avec Nikbakht Noruz, Abdolali Hoseinali, Abbas Alijome


Grand Prix du Festival de San Sebastian


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 20-02-2008

Durée: 1h21

 

La Guerre des Bouddhas

« Si j’aurais su, j’aurais pas venu… » C’est évidemment la réplique que devrait prononcer (en afghan) la minuscule et délicieuse Baktay, 6 ans, à la fin d’une rude journée où elle a vainement tenté d’aller à l’école, de son propre chef. Elle habite dans une des nombreuses maisons troglodytes creusées dans l’immense falaise où étaient sculptées les statues géantes de Bouddha détruites en 2001 par les Talibans.

Baktay a pour voisin un petit garçon qui ânonne l’alphabet à longueur de journée, ce qui l’intrigue et la tente : elle parvient à acheter un cahier en le troquant difficilement contre des oeufs et, guidée par le petit voisin, part à la recherche de cette école tant convoitée. La solitude de cette petite fille face à l’indifférence des adultes est déjà une épreuve pour notre sensibilité, mais sur le chemin, elle va rencontrer une bande de garnements qui jouent à la guerre et la font prisonnière. Jusqu’alors, le film pourrait évoquer une sorte de remake afghan du livre de Louis Pergaud adapté par Yves Robert en 1961.

Mais le film va basculer et nous entraîner dans un cauchemar inattendu : le comportement pervers de ces garçonnets qui vivent en permanence au milieu d’une guerre menée par des étrangers, depuis des décennies, sur leur sol, pour des raisons hypocrites. Qui peut croire que les tanks russes ou occidentaux viennent pour apporter la démocratie à ces malheureux Afghans qui vivent avec 2,50 ¤ par mois ? Il faudrait, de plus, que nos modes de vie soient vraiment exemplaires...

Certains cinéastes de nos régions privilégiées (Tarantino, Cronenberg, Tim Burton, et même les frères Coen) ont fait de l’hyper violence un fond de commerce juteux qui enthousiasme les Festivals. Ensuite, des « sages » réunis en commission - type C.S.A. - réfléchissent sur les éventuelles répercussions de ces flots de sang déversés sur les chères petites têtes blondes par la télévision et distribuent gravement des interdictions modulées aux -10, -12 ou -16 ans (alors que, seule, une interdiction totale aurait un sens). Pour les enfants afghans ou irakiens le problème ne se pose pas ainsi : nul besoin de cinéastes à la mode ni de téléviseurs pour voir des meurtres se dérouler en live sous leurs yeux quotidiennement. Quels adolescents, quels adultes vont devenir ces enfants témoins de tant d’horreurs depuis leur naissance ? C’est la question qui taraude Hana Makhmalbaf, et nous aussi.

Singer la résistance aux envahisseurs n’est pas l’unique thème de ces jeux d’enfants. Le film aborde également le sort réservé aux filles et aux femmes dans le pays et la bande de mini Talibans envisage de lapider le groupe des fillettes après les avoir coiffées d’une sorte de burkha confectionnée avec des sacs en papier. Voici donc le sujet de ce remarquable second film d’Hana Makhmalbaf, Le Cahier (elle a réalisé le premier en 8 mm lorsqu’elle avait huit ans, il y a dix ans !) Elle est la fille du cinéaste iranien Mohsen Makhmalbaf et la soeur cadette de Samira, réalisatrice de A cinq heures de l’après-midi (sélectionné à Cannes en 2004) qui paraît raconter la suite de la vie de Baktay quand elle aura vingt ans. Hana a quitté l’école primaire au bout de deux ans car son père récusait l’idéologie de l’enseignement iranien. Il a préféré lui enseigner le cinéma « sur le tas » dès l’enfance. Pédagogie efficace car ce remarquable film regorge de qualités formelles qui évoquent à la fois le grand cinéma russe de l’époque muette, la sensibilité des premiers films néo-réalistes italiens et le regard de François Truffaut sur l’enfance. Il y a pire comme parrainages. Enfin, le scénario s’appuie sur une idée forte : l’absence totale dans les images des troupes étrangères qui occupent le pays et ne sont suggérées que par l’imitation qu’en font ces enfants perdus, armés de mitraillettes en branches d’arbre, et par de poétiques cerfs-volants qui simulent les attaques des chasseurs bombardiers en piqué.