Ali

Film américain de Michael Mann

Avec Will Smith, Jamie Foxx, Jon Voight, Mario van Peebles, Ron Silver





Par Laurence Bonnecarrère
 

Durée: 2h40

 

Gentleman Ali

Le héros de ce film réalisé par Michael Mann est Muhammad Ali, le champion du monde de boxe des années soixante, personnage légendaire s’il en fut. Eric Roth, scénariste de Forest Gump et de Révélations, est l’un des co-auteurs du film. Quant à " l’homme en noir ", Will Smith-Ali à l’écran -, est-il bien nécessaire de le présenter ?

Que tous les ingrédients d’un bon film soient réunis saute aux yeux. On sait que Cassius Clay qui devint, après sa conversion à l’islam, Muhammad Ali, fut non seulement un sportif exceptionnel, mais un " caractère ", une personnalité hors normes et un homme de cœur On sait peut-être moins que Michael Mann a déjà fait la preuve de son étonnant savoir-faire. Scénariste de Starsky et Hutch, puis de Miami Vice, il a réalisé également l’excellent Dernier des Mohicans (1992), l’intense Heat, puis le plus mélancolique Révélations (1999) qui retraçait l’histoire édifiante de Jeffrey Wigard, cet homme qui lutta en vain contre les grands lobbies du tabac aux Etats-Unis, et qui fut finalement brisé (une interprétation magnifique de Russell Crowe et Al Pacino).

Ali ne se contente pas de nous parler de boxe : il y est aussi largement question de Malcom X, des luttes menées pour la reconnaissance des droits civiques des Noirs américains dans les années soixante à Chicago, des intrigues et des conflits au sein de la " Nation d’islam ", groupement extrémiste auquel Ali fut étroitement lié. Il ne s’agit pas là d’une simple toile de fond mais du sujet même du film – l’histoire de la lutte des Noirs américains à travers la figure d’un homme exceptionnel, esprit rebelle et figure inspirée de la liberté.

Le film est à la hauteur de son ambitieux sujet. On est d’entrée de jeu subjugué : les cinq premières minutes qui retracent la jeunesse d’Ali témoignent d’un art de l’ellipse et d’une vivacité narrative qui ne seront jamais démentis par la suite. Dire que l’on ne s’ennuie jamais (2 h 40, quand même…) est un euphémisme : le réalisateur compose un récit haletant, en même temps qu’il offre un spectacle foisonnant dont le plus grand mérite est la remarquable adéquation entre la forme et le fond. Ali est à la fois un boxeur subtil, léger, un David qu’aucun Goliath ne réussit à terrasser, un danseur aérien qui sait déjouer les coups des tous les orang-outans du ring : (" Je flotte comme un papillon, je pique comme une abeille " dit Ali), mais aussi un idéaliste qui a lutté contre la guerre et le nationalisme (" Les viêt-côngs ne m’ont rien fait, où c’est le Vietnam ? "), contre le système dans son ensemble, avec une belle constance. A l’image du jeu élégant d'Ali, la mise en scène de Michael Mann, d’une intrépidité et d’une puissance rares, esquive tous les écueils du genre (emphase démonstrative, agressivité visuelle, rythme inutilement hystérique, etc.). La tension dramatique est certes soutenue, mais la trame narrative ménage des moments de répit ou d’intimité (filmés parfois en DV, comme certains passages dans le métro ou des cadrages serrés à l’entraînement) ainsi que des pauses de comédie (les passes d’armes avec le journaliste, qui ponctuent le film, les conférences de presse au cours desquelles Ali fanfaronne, annonce la déconfiture de son adversaire,etc.), sans oublier des séquences quasi lyriques, comme celle de la course (jogging) dans les faubourgs de Kinshasa.

Ce résumé mouvementé du parcours de Muhammad Ali pendant les dix années clés de son existence est une réussite qui évite l’hagiographie comme la caricature ou le simplisme. Les facettes contrastées, l’humanité du personnage sont remarquablement restituées. Ses côtés franchement antipathiques ne sont pas occultés : la belle intransigeance du " champion du peuple " et du héros de la " Nation d’islam " n’excluent pas, en effet, les faiblesses ni les incartades, ou, pire, l’étroitesse et la rigidité morales. Ali est insupportable en professeur de vertu islamo-machiste.

Ce superbe film inscrit le réalisateur dans la lignée des grands cinéastes hollywoodiens (on pense au Raoul Walsh de Gentleman Jim). Mais Michael Mann impose sa propre manière : on retrouve l’intensité dramatique, la concentration émotionnelle et l’humour de Heat, par exemple. Michael Mann réussit ainsi à traiter avec talent un thème qui a été largement et magistralement exploré déjà dans le cinéma, celui de la solitude héroïque des grands sportifs. Ce qui prouve que l’on peut toujours recommencer, en art, avec les moyens d’aujourd’hui, et faire non pas mieux, mais autrement et aussi bien.