Into the wild

Film américain de Sean Penn
D'après le livre de Jon Krakauer

Avec Emile Hirsch, Marcia Gay Harden, William Hurt, Vince Vaughn, Catherine Keener





Par Laure Becdelièvre
 
Sortie le 09-01-2008

Durée: 2h27

 

Face à l’infiniment grand

Quatrième long métrage de l’acteur connu pour sa fervente opposition à l’Administration Bush, Into the Wild est sans doute le plus bel opus de Sean Penn. Adapté du best-seller de Jon Krakauer paru en 1998, le film raconte l’authentique épopée du jeune Christopher McCandless, qui, au début des années 1990, rompit avec les attaches matérielles de son existence pour partir à l’aventure à travers les grands espaces américains.

Into the Wild renoue avec la philosophie beat de Kerouac et les grands road movies des années 1960, revisitant les mythes fondateurs de l’Amérique. Chris McCandless prend à rebours la route des pionniers en quête de l’éden perdu, de cette nature pure et sauvage qui survit aux confins d’un continent définitivement apprivoisé par l’homme et par ses conventions, ses valeurs, sa boulimie consommatrice. C’est en Alaska que Chris atteint finalement cette communion mystique avec la « pleine nature » qui doit lui permettre une renaissance, une retrempe à la source originelle pour se purifier du déterminisme social et familial qu’il traînait jusqu’alors comme un boulet. Mais cette nature vivifiante devient bientôt condamnation à mort, refermant peu à peu son implacable piège sur celui qui avait brigué son absolue liberté.

Sean Penn filme avec beaucoup de virtuosité et un sens très aigu des rapports de forces cette confrontation de l’infiniment grand et de l’infiniment petit. Loin cependant de suivre une route unique, épurée, qui mènerait linéairement le rebelle vagabond à son but ultime, Sean Penn a choisi d’entremêler les routes et les hommes, de brouiller les repères spatiaux et temporels en alternant le récit du déclin final de Chris et les étapes qui mènent le héros à ce point de non retour. Ce choix de montage a peut-être pour effet de desserrer la gradation tragique du drame, mais il permet aussi d’explorer les marges d’une société anesthésiée dans son confort matériel.

Car c’est l’humain qui intéresse avant tout le réalisateur d’Into the Wild : la nature n’est souvent qu’en arrière-fond de l’errance existentielle de l’homme, dont Sean Penn sonde l’âme à travers le miroir que tend Chris, à son insu, à chacune des personnes qu’il rencontre. Ces portraits humains, le cinéaste nous les livre avec une belle délicatesse, sans jamais verser dans le manichéisme ni dans le « contemplationisme » béat. Penn se contente d’observer les hommes et leurs mouvements, tout en tendant l’oreille pour tenter de saisir ce que la nature murmure à leur propos. Porté par une bande son qui assure sa continuité dramatique et humaine, le film fait ainsi émerger la vie, son éclat et ses failles, sa confusion permanente, son infinie richesse, qui ne se réduit pas au modèle uniformisé que d’aucuns tentent d’imposer à la société américaine.

C’est en ce sens que Sean Penn reste un artiste pleinement engagé : se rangeant du côté d’un naturalisme humaniste aussi généreux que subtil, il fait l’économie des simplifications provocatrices du pamphlet pour proposer une alternative pleine de nuances au système qu’il dénonce. Au sortir de ce film long de 2h30, on peine à retrouver ses repères et à se reconnecter au réel, comme hypnotisés par les immensités enneigées de l’Alaska qui ont eu raison du jeune homme, par cette ultime archive photographique aussi, où le sourire de Chris McCandless est bouleversant de joie de vivre et d’espoir. Tragique et sublime.