La Fête du Feu
Chahar shanbeh souri

Film iranien de Asghar FARHADI

Avec Hedieh Tehrani, Taraneh Alidousti, Hamid Farokh-Nejad, Pantea Bahram, Matin Heydarnia


Meilleur Scénario Nantes 2006 / Meilleur Film Chicago 2006


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 26-12-2007

Durée: 1h44

 

Comment peut-on être Persan ?

Etant donné le tableau caricatural de l’Iran que dépeint sans cesse la « communauté internationale », on est presque surpris de voir dans ce film des gens normaux, avec des problèmes de couple universels, roulant en Peugeot et ne se prosternant pas pour faire la prière à chaque fin de séquence. D’accord, leurs femmes sont voilées et les nôtres portent des strings, mais la relation sociale entre les Téhéraniens semble nettement moins tendue qu’entre les Parisiens.

Dans cet univers apparemment banal, Asghar Farhadi développe un joli scénario d’initiation sentimentale :
Rouhi, jeune fille insouciante et joyeuse dont le mariage est proche, trouve un emploi d’aide ménagère pour la journée chez un couple en crise. Madame soupçonne son mari de la tromper avec la voisine qui est coiffeuse à domicile et Rouhi va être témoin involontaire, toute la journée, de cette violente scène de ménage. Lorsqu’elle retrouvera son fiancé, la nuit tombée, sa vision idyllique de la relation conjugale aura profondément évolué.

Le regard pirandellien qu’apporte Ashgar Farhadi sur ce conflit conjugal réside essentiellement dans son désir de ne pas diviser sommairement les individus en bons et méchants. Il refuse de prendre parti et de juger. On comprend parfaitement pourquoi l’épouse bafouée est à bout de nerfs, mais la maîtresse supposée n’est jamais présentée comme une antipathique briseuse de ménage. D’ailleurs, le mari nie cette liaison avec une telle sincérité qu’on lui donnerait Allah sans confession, mais est-il réellement sincère ? Toutes les relations demeurent ambiguës et lorsque, le soir venu, l’ingénue Rouhi découvrira enfin la vérité, elle entrera dans l’âge adulte, celui des mensonges possibles. Quant au mari, l’épouse et l’éventuelle maîtresse, ils se retrouveront seuls, chacun, dans leur lit.

Asghar Farhadi a eu une longue formation théâtrale que l’on devine dans sa mise en scène plus à l’aise dans le huis clos des appartements, où s’affrontent les excellents acteurs de ce film, que dans les scènes de rue. Il y a très peu de musique durant ce conte moral qui est rythmé, en permanence, par des salves de pétards qui explosent dans la rue, car c’est le Nouvel An, Chahar shanbeh souri, le jour de la Fête du Feu qui remonte à la Perse pré-islamique et que le régime actuel a tenté en vain d’abolir. Ce petit détail nous ramène au port du fameux voile. Le scénario multiplie les clins d’½il ironiques sur cet accessoire : dès l’ouverture du film, lorsque le fiancé amène Rouhi en ville sur sa moto, le voile se prend dans la roue arrière et fait chuter le couple, sans gravité. La jeune fille ne connaîtra pas le sort d’Isidora Duncan, mais le danger de ce foulard voltigeant est déjà souligné sans ambiguïté. Toutes les femmes du film sont évidemment voilées, même dans leurs appartements, ce qui est certainement inconfortable puisque elles ne cessent pas de triturer cette encombrante coiffure pour tenter de s’aérer. L’épouse jalouse, austère et tout de noir vêtue est confrontée à sa rivale qui porte un fort peu religieux foulard aux couleurs vives, apparaissent ainsi comme un symbole de séduction (ou d’indépendance ?). Enfin, tout au long de cette journée, Rouhi ne cessera pas d’égarer son tchador, si bien qu’à la fin, lorsqu’elle réenfourchera la moto du fiancé pour disparaître dans la nuit, elle sera tête nue.

Toutes ces allusions soulignent la hardiesse de ce jeune réalisateur qui ne craint pas d’affronter la rigueur des lois locales en vigueur. Une fois encore, le cinéma « engagé » semble mieux s’épanouir dans les pays à régime autoritaire, malgré la censure, comme ce fut le cas dans l’ex-Europe de l’Est ou l’Espagne de Franco, alors que les pays « libres » continuent de consacrer benoîtement leur production aux addictions diverses, du sexe à la violence.