Des chiens dans la neige
Jagdhunde

Film allemand de Ann-Kristin Reyels

Avec Constantin Von Jascheroff, Josef Hader, Luise Berndt





Par Elise Heymes
 
Sortie le 12-12-2007

Durée: 1h26

 

Malaise allemand

Comme Désirs de Valeska Grisebach, le premier film de la réalisatrice allemande Ann-Kristin Reyels, autre élève de l’école berlinoise, se situe à l’écart du monde, dans le milieu rural. Comme Désir décidément, il mêle romantisme allemand et cruauté allemande, où seul l’humour noir et, plus encore l’ironie tragique, ont leur place.

La radioscopie du couple dans le premier s’élargit toutefois ici aux conflits intergénérationnels. Mais dans le non dit. Et ce d’autant plus que la jeune amie du héros est sourde et muette. Reste à la caméra d’évoquer la distance qui sépare Lars de son père Henrik et Marie de son père Reschke. Non seulement la vie est malaise parce que les mots manquent, mais le moindre plan qui ausculte un visage ou capture une émotion est dissonance, chez les adultes du moins. A l’image des films du dogme et notamment Festen de Vinterberg, les scènes de repas (celui de Noël, tant attendu) sont ici l’occasion d’une disharmonie criante, dans des visages muets, perclus de tensions. Pendant ce temps, les adolescents si souvent cantonnés au mutisme, communiquent ici par delà les mots ; Lars et Marie se lient dans l’urgence de l’alternative. La cinéaste suggère la capacité de ses jeunes personnages à se réinventer incessamment, grâce à l’amour. Ce dont les adultes sont incapables (ils se retrouvent « toujours dans les mêmes schémas » dira la mère). Tandis que les parents sont figés dans leurs conflits intérieurs ou relationnels, les « enfants » se montrent plus libres, plus mûrs, porteurs de sens, d’émotions, en un mot : vivants. Et pourtant, cette jeune génération allemande prometteuse dans ce qu’elle a de plus « neuf » ou plutôt de « renouvelé » (dans la mesure du possible) face aux deux poids de l’Histoire de son pays, la cinéaste la condamne.

De ces chiens de chasse (traduction littérale du titre allemand), on retiendra le jeu permanent avec Lars dont la jeunesse prolonge l’insouciance. Que brise le père de Marie en achevant le chien malade. Ce père qui rode autour des deux « enfants » , chaque fois qu’ils s’évadent pour être seuls ensemble ; ce père qui chasse et tue les bêtes. Cette campagne est-allemande glacée par l’hiver apparaît alors comme le fameux « terrain de chasse » de l’inacceptable innocence, qui se voit traquée, menacée et finalement abattue.

Film du tourment, film des sens que l’hiver fige ou engourdit, drame familial et roman d’apprentissage à la fois, ce premier long métrage ne distille pas le malaise ; il est malaise. Fondé notamment sur un cadrage particulièrement intelligent qui travaille la distance et les dichotomies plein/vide, proche/lointain, nombre/solitude, etc, ou qui joue sur le dessin du cheminement corporel à travers le plan, il offre à sa façon une leçon de cinéma.