La Graine et le mulet

Film français de Abdellatif Kechiche

Avec Habib Boufares, Hafsia Herzi, Faridah Benkhetache


Prix spécial du Jury, Mostra de Venise 2007


Par Laure Becdelièvre
 
Sortie le 12-12-2007

Durée: 2h31

 

Des poissons et des hommes

Qui ne se souvient pas de L’Esquive, ce marivaudage des banlieues couronné par le César du meilleur film en 2005 ? Abdellatif Kechiche, son réalisateur inspiré, revient en force avec un nouveau bijou intitulé La Graine et le mulet, un long métrage (au sens propre du terme) qui mêle chronique sociale et fable humaniste pour un résultat éblouissant.

Ouvrier sur le chantier naval du port de Sète, Monsieur Beiji (Habib Boufares) est licencié pour être fatigué d’avoir trop travaillé. Qu’à cela ne tienne : soutenu par sa vaste famille, de sang et d’adoption, il se lance dans un projet de restaurant sur un vieux bateau dont il fait l’acquisition. Avec menu unique pour tout le monde : du couscous de poisson… La graine et le mulet : tels sont les deux ingrédients phare de ce couscous providentiel. Un couscous capable de ressouder une famille, de rebondir dans la vie la tête haute, de créer même des liens avec les notables français… C’est autour de ce plat structurant qu’Abdellatif Kechiche fait vivoter ses personnages, bavards, gourmands, terriblement humains.

Les scènes, peu nombreuses au regard de la longueur du film, étirent le temps efficace et stylisé de la fiction pour tenter d’épouser le temps dilaté de la réalité. Celui où l’on ne fait pas que des choses utiles, celui où l’on parle pour ne rien dire, où l’on répète parfois dix fois la même chose pour se faire entendre ou se convaincre soi-même, où les mots s’accumulent jusqu’à devenir intarissable litanie. Toute la tension dramatique du film repose au fond sur cette montée en puissance des mots, du silence mélancolique de Monsieur Beiji au désespoir d’une femme trompée, en passant par les bavardages chaleureux d’une famille déchirée qui, tous les dimanche, retrouve un semblant d’unité autour du couscous maternel. Mais ce pouvoir des mots s’incarne surtout dans le merveilleux personnage de Rym, admirablement campé par Hafsia Herzi, dont l’insolence généreuse emplit les scènes d’une l’énergie débordante. Sa parole insuffle au film tout son élan vital, allant jusqu’à se muer, dans la séquence finale, en une transe d’une intensité et d’une sensualité rares, comme si le corps venait relayer une parole qui, à un certain degré de vie, finit par faire défaut.

La Graine et le mulet n’en reste pas moins une fable cruelle sur les relations humaines, qui n’épargne pas la famille ni la communauté dont le film fait l’éloge paradoxal. Chaque personnage a son vice caché et ses contradictions, dévoilées au grand jour par le regard lucide et aiguisé d’Abdellatif Kechiche. Humanisme n’est pas forcément synonyme d’idéalisme : c’est sans illusions ni complaisance, mais toujours avec amour, que le réalisateur nous offre tous ces instantanés humains au naturel renversant. Chapeau bas.