Irréversible

Film français de Gaspard Noé

Avec Monica Bellucci, Vincent Cassel, Albert Dupontel, Jo Prestia et Philippe Nahon


Interdit aux moins de 16 ans


Par Raphaël Lefèvre
 

Durée: 1h39

 

Après la morale...

Le visage sombre, un homme sort d’un sous-sol sordide, escorté par la police, sous la huée de badauds haineux proférant des insultes homophobes. Il revient d’un voyage au bout de la nuit, d’une descente aux enfers impitoyable, d’une incursion honteuse au plus profond de la bestialité humaine. Il sort du Rectum (ça vous fait rire ? l’image, en effet, est éloquente, mais on a honte d’en rire : Irréversible vient tout juste de nous mettre face à nos contradictions, de nous déranger, et ce n’est qu’un début), une boîte gay où il vient de commettre un crime sauvage. Le visage de Dupontel, presque impassible mais d’une intensité terrifiante, contient déjà en lui tout le film, toutes ses contradictions, toutes les questions morales qu’il pose. Depuis quelques minutes déjà, la caméra furète dans l’obscurité. À présent, elle part explorer, nerveuse, fuyante, la noirceur de l’âme humaine, puis choisit de se poser, immobile, comme terrifiée et à la fois fascinée, face au viol ignoble infligé à la belle Bellucci, avant de se calmer, comme apaisée, quand elle assiste à des scènes de vie " normale ", de vie " humaine " au sens où on aime l’entendre.

Irréversible repose sur un concept : il constitue une succession de plans séquences montés à rebours, c’est-à-dire qu’à la manière de Memento on part de la fin pour remonter au début de l’histoire. Ce concept que, d’après les propos refroidissant de Noe, l’on pourrait considérer comme gratuit, donne toute sa force au film, qui en devient réellement bouleversant. Il crée un écho terrible, à la fois ironique et désespéré, au titre. Et la fin devient un faux soulagement, quand on sait, de manière prémonitoire, ce qui va se passer. Noe n’en choisit pas moins de terminer dans la beauté, dans la vie, plutôt que de dérouler implacablement le fil du temps jusqu’à l’accomplissement inéluctable de l’atroce destin réservé aux personnages. Et si les scènes violentes ont marqué notre esprit, c’est surtout cette atmosphère d’amour désabusé de la vie qui subsiste en nous quand on sort de la salle obscure pour émerger au grand jour, c’est cette impression poignante créée à la fois par la beauté de cette fin si nostalgique et par le fait de savoir qu’elle sera détruite.

C’est dans ses interviews que Noe fait de la provocation gratuite, pas dans son film. Sa démarche a pas mal choqué (faire un film de cul avec Bellucci et Cassel ; trouver une " astuce " : le montage à l’envers ; mettre une longue scène de viol…). Mais après tout, Noe n’a fait qu’oser dire comment était né son film, là où d’autres laissent planer un mystère et passent pour des génies. Croyez-le ou non, c’est comme ça que se construit un film : au début, des petites idées plus ou moins avouables (une histoire qui nous trotte dans la tête, une scène, un concept…) puis, petit à petit, d’autres idées qui justifient nos envies de filmer et permettent de faire passer ce qu’on a envie d’exprimer dans ses films. Noe, par esprit de provocation, avoue. Mais la gageure est de trouver une signification globale à tous ces éléments. Et les grands films sont ceux qui transcendent les petites idées qui les constituent, ceux qui transcendent toute notion de concept et créent un ensemble cohérent. Il me semble que c’est ce que Noe a réussi. Sa démarche peut sembler odieuse, mais elle a sa légitimité et a donné naissance à un film d’une poigne incroyable.

Irréversible, en tout cas, n’est pas un film immoral. Même pas amoral… Je dirais " post-moral ". Dans le sens où il parle de moments où l’on oublie sa propre morale. On suit une morale ou on se la construit en voyant les choses n’arriver qu’aux autres, mais quand ça nous tombe dessus, " on perd les pédales ", comme dit le personnage ambigu du caïd de quartier. Un des trois personnages principaux le dit lui-même, voyant son ami exploser de haine : " Tu n’es plus un homme, tu es un animal ! " En fait, à sa manière, Noe rejoint le propos d’un Sternberg ou d’un Kazan : on a beau lire des livres (le mari dans Fièvre sur Anatahan), on a beau être un pacifiste (James Woods dans Les Visiteurs), on a beau être prof (Albert Dupontel ici), bref, on a beau élever son esprit et s’être construit une morale civilisée, quand une épreuve nous tombe dessus, quand les circonstances dérapent, on l’oublie et l’instinct animal reprend le dessus. Ce qui ne veut pas dire que l’élévation de l’esprit est vaine. Irréversible est loin de prôner le retour à l’animalité, de faire l’apologie de l’autodéfense ou d’inciter à la vengeance. Bien au contraire, il montre avec une force inouïe comment le désir de vengeance rend aveugle, plonge dans la confusion (celle-ci est retranscrite par la nervosité de la caméra) et nous fait faire des choses que notre morale réprouve. Le plus terrible du film étant que ce soit le personnage le plus posé, le plus réfléchi, le plus moral qui devient le plus violent. Le plus terrible étant qu’il se trompe : de personne, de geste… Il se trompe.

Noe ne cache pas la violence, non, il ne suggère pas, non, il ose montrer, oui, mais il ne l’étale pas non plus avec complaisance. Il va jusqu’au bout pour montrer ce que c’est. Pour montrer à quel point un viol est un acte ignoble. Pour montrer jusqu’où l’instinct de vengeance peut mener. On dit qu’au cinéma, mieux vaut suggérer que montrer. On dit aussi qu’il vaut mieux montrer que dire… C’est pour cela que la phrase " Le temps détruit tout ", inscrite en gros sur l’écran à la fin du film, semble un peu lourde. Heureusement, elle ne vient pas commenter comme un pléonasme martelé ce qui nous a été montré. Elle prend un sens bien singulier après cette fin énigmatique, qui, selon la cohérence, devrait être le début, mais qui pourrait être aussi la fin, ou encore un rêve – le film parle des rêves prémonitoires, ce en quoi je suis tenté, moi qui adore dresser des ponts entre les films, de le rapprocher de Femme fatale, où Jo Prestia, violeur impuni, se faisait casser la gueule par Banderas pour avoir profité du strip-tease de Romijn-Stamos… Peut-être, comme chez De Palma (autre grand metteur en scène de plans séquences), tout n’était-il qu’un rêve ?

Un des tours de force du film, et non des moindres, est de montrer comment un viol détruit des vies non pas en évoquant le concept de bonheur avec un quelconque cliché ou la superficialité dont est capable le cinéma, mais en captant tous ces petits rien qui font la saveur de la vie : les vannes qu’on s’envoie entre amis (croyez-moi, le film est à cet égard très drôle), l’implication dans une conversation exaltée sur le sexe, la tendresse mêlée de trivialité… Noe fait lui-même preuve d’une grande tendresse lorsqu’il filme, sans fausse pudeur mais pas plus de complaisance malsaine, l’intimité du couple Bellucci/Cassel. Les acteurs sont vraiment phénoménaux et Noe capte leur vérité avec un réel talent. La " deuxième partie " est à ce titre admirable, et fait bien d’Irréversible une exaltation de l’amour et de la vie, comme en témoigne l’impact de la structure du film.

Ce n’est pas parce qu’il est si réaliste que ce dernier n’est pas cinématographique. Il est même assez maniériste, conceptuel, consciemment virtuose, mais il n’atteint jamais la sophistication esthétisante et vide de sens dont on a pu le taxer. Il crée un équilibre très fort entre réel et esthétisme qui, expressif des contradictions et de l’ambiguïté humaines, fonctionne incroyablement bien. Il y a bien quelques manies, comme les effets stroboscopiques de la fin, qui rendent hommage au 2001 (premier choc cinématographique de Noe) du maître Kubrick (cinéaste cynique s’il en est) et induisent de façon un peu facile que le propos du film est universel. Pour autant, rien n’est jamais totalement gratuit, tout prend toujours son effet.

Irréversible est dérangeant dans sa façon de nous placer sans concession face à nous-mêmes, face à la bassesse humaine, face à nos instincts… mais pas vraiment pour une question d’éthique. Irréversible n’assène rien du tout. Il nous fait nous poser des milliers de questions : qu’est-ce que moi, j’aurais fait, si j’avais vécu ça ? si j’avais assisté à ce viol, m’en serais-je allé sans mot dire, comme cette silhouette furtive symbolisant à elle seule toute l’indifférence et la passivité des gens d’aujourd’hui ? Noe (vilain garnement ? provocateur maladroit ?) défend bien mal son film, enchaînant les provocations, les déclarations tendancieuses, les propos malsains… Est-ce parce que son film est indéfendable ? Parce que j’y ai vu des choses qui n’y sont pas ? Honnêtement, je ne le crois pas. Le cynisme de Noe est une façade qui doit cacher ses faiblesses (après tout, n’a-t-il pas fini par avouer qu’il filmait, comme Lynch, pour " aller là où il n’est jamais allé " ?) et ce qu’il a vraiment à exprimer est dans son film – lequel, à mon sens, parle pour lui.