Le Deuxième Souffle

Film français de Alain Corneau
D'après le roman de José Giovanni

Avec Daniel Auteuil, Monica Bellucci, Michel Blanc, Jacques Dutronc, Eric Cantona, Daniel Duval, Gilbert Melki, Jacques Bonnaffé, Nicolas Duvauchelle





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 24-10-2007

Durée: 2h35

 

A la manière de ?

Le Deuxième Souffle est un roman de José Giovanni paru en 1958, peu après sa sortie de prison où il venait de passer onze ans pour des méfaits remontant à la Libération. Son incarcération lui avait déjà inspiré Le Trou dont Jacques Becker venait de tirer son dernier film et qui allait servir de tremplin pour la carrière de cet auteur débutant : les codes d’honneur du monde des voyous et les états d’âme du délateur seront désormais les composants permanents de l’univers de son oeuvre.

Mais pour le public, Le Deuxième Souffle est surtout un film de Jean-Pierre Melville, piètre réalisateur mégalomane et pur produit de la Nouvelle Vague naissante qui en avait fait son parrain car il tournait en dehors des règles du système industriel et syndical en vigueur à l’époque et qu’il portait des Ray-Ban sous son éternel Stetson de cow-boy. Après quelques naïves tentatives de polars noirs inspirées par le modèle américain, il obtenait enfin, grâce au roman de Giovanni, un succès public bien mérité mais qu’il ne partageât guère avec son auteur. Ulcéré, celui-ci ne lui pardonna jamais cette ingratitude. Pour ne plus être trahi, José s’essaya à la mise en scène, mais il se révéla aussi médiocre réalisateur qu’il était bon scénariste. De plus, il soulignait avec malice qu’il était obligé de faire d’abord publier ses scenarii sous forme de romans afin que les producteurs prennent au sérieux ses projets de film, ce qui l’obligeait à un surcroît de travail !

Quarante ans ont passé. Alain Corneau, dont la filmographie témoigne d’un goût certain pour le film noir, entreprend de ressusciter ce mythique Deuxième Souffle. Le résultat donne un film étrange, très éloigné de son modèle, sorte d’opéra tragique sous-tendu (et non souligné) par une partition musicale grave et horizontale de Bruno Coulais qui accompagne en permanence le récit. En 1966, Melville avait réuni Lino Ventura, Michel Constantin, Raymond Pellegrin, Marcel Bozzufi, bref, les truands de base du cinéma de l’époque, qu’il opposait au coriace commissaire Paul Meurisse, spécialiste des personnages ambigus : le décor était clairement planté et le noir et blanc granuleux à fort contraste authentifiait le film noir à l’ancienne.

Avec hardiesse, Alain Corneau prend le contre-pied de ce style et propose un cauchemar lyrique en images numériques glacées et dolby stéréo. Son casting comprend des vétérans du Splendid, du football ou de la chanson yéyé, (de même qu’il avait déjà pris Alain Chabat à contre-emploi dans Le Cousin). Le choix de tels comédiens fait forcément basculer ce polar sophistiqué dans un univers éloigné du « milieu » conventionnel d’où le réalisme sera soigneusement évacué : décors polychromes, personnages hiératiques, armes étincelantes et cliquetantes, costumes, coiffures, situations, tout nous éloigne du traditionnel monde du Pigalle des années soixante où évoluait Jean Gabin au milieu des « caves ». Le comportement de Gus, héros en cavale, qui dort d’un oeil avec son calibre sur la table de nuit mais ne ferme jamais le verrou de sa piaule, nous permet de tolérer toutes les invraisemblances : le fait qu'un truand si négligent soit introuvable pour toutes les polices de France, les dialogues trop écrits, les interminables déductions du prolixe commissaire qui raisonne comme Hercule Poirot, ces personnages qui ne quittent jamais leurs chapeaux, pardon : leurs « doulos ». Il y a parfois de discrets clins d’oeil nostalgiques au passé lorsque Daniel Auteuil se grime en Lino Ventura avec son petit chapeau, son petit manteau, ses petites lunettes et sa petite moustache, ou quand Monica Bellucci se fait la tête de Mylène Demongeot, sans oublier ces décors de boîtes de nuit clinquantes qui semblent sortir des Studios Melville, rue Jenner... La mort de Gus, hommage final aux ralentis sanglants de Peckinpah, lève nos derniers doutes : Alain Corneau s’est fait plaisir en nous proposant un opéra sans chanteurs, comme le prouve le très beau plan final qui montre une ruelle marseillaise déserte, au lever du jour «en temps (ir)réel», repeuplée progressivement par ses habitants absents des décors depuis le début du film. Et ce mouvement de figuration, parfaitement chorégraphié, indique bien que nous sommes encore au spectacle et que nous assistons au dernier tableau du dernier acte, avant que le rideau rouge ne retombe sur la scène.

Mais en feuilletant le dossier de presse, au milieu des habituelles louanges réciproques des participants, je n’ai trouvé aucune des intentions que je viens de prêter au film. Me serais-je cruellement trompé ?