La vie des autres
Das Leben der Anderen

Film allemand de Florian Henckel von Donnersmarck

Avec Ulrich Mühe, Sebastian Koch, Martina Gedeck


Très nombreux prix, dont celui du Meilleur film allemand 2006


Par Laure Becdelièvre
 
Sortie le 31-01-2007

Durée: 2h17

 

L’ange gris

RDA, début des années 80. La Stasi tient d’une main de fer la vie intellectuelle et artistique du pays. Georg Dreyman, auteur de théâtre à succès, fait partie des artistes assez lisses pour être encore joués sur les scènes communistes. Jusqu’au jour où le ministre Hempf commence à s’intéresser à sa femme, l’actrice Christa-Maria Sieland, et se montre prêt à tout pour se débarrasser de son rival… Le capitaine Wiesler, agent de renseignement modèle, est chargé d’enquêter sur le couple. Au fur et à mesure qu’il s’immisce dans le quotidien de ces intellectuels passionnés, Wiesler s’initie aux trésors de la vie.

L’argument du film est brillant : l’agent avait pour mission de découvrir la faille qui ferait tomber les supposés dissidents, mais la faille qui s’entrouvre n’est pas celle attendue. C’est la faille de tout un système : l’humanité commune au bourreau et à la victime, au policier et au poète, au voyeur et au vu ; l’humanité naturelle qui finit par détruire les formes non viables qu’elle avait par erreur engendrées.

Quatre années de recherche et d’entretiens auront été nécessaires à Florian Henckel von Donnersmarck, jeune réalisateur ouest-allemand, pour nous livrer son premier long métrage. Et pour nous livrer un chef-d’œuvre. Car sans conteste, La vie des autres est un petit bijou. Concentré de finesse, d’intelligence, d’humanité et d’émotion, le film conjugue avec merveille tous les éléments d’un film tel qu’on le rêve : l’intrigue policière et le drame humain, l’initiation artistique et le combat politique, le devoir de mémoire et la fable philosophique. On entre dans le film par la petite porte : d’emblée, on est voyeur avec les voyeurs et on le reste jusqu’au bout. Rares sont les scènes qui ne relèvent pas de la mise en abyme : théâtre dans le film, théâtre dans le théâtre dans le film, roman dans le film… On est toujours, avec La vie des autres, dans la double énonciation. Or l’équilibre atteint par le réalisateur entre tous ces niveaux de récit est parfait, donnant au film une évidence et une puissance rares.

L’évolution physique du personnage de Wiesler (Ulrich Mühe) est à cet égard stupéfiante : de surface rigide et métallique, traversée par le regard fixe d’un oiseau de proie, l’agent devient homme et s’anime. Ses traits se creusent, son plat costume gris prend les formes de la vie qui l’investit peu à peu. Coule une larme, et l’implacable machine étatique s’enraye : l’officier change de camp et s’emploie à couvrir les nouveaux héros de son quotidien. On découvre avec lui, par le petit trou de la serrure, l’amour, l’art et la vie, distillés avec sincérité au fil des expériences des amants mis à nu et violés. Le résultat est à l’image de ses deux miraculeux personnages masculins : humble, grave et lumineux tout à la fois.