Apocalypto

Film américain de Mel Gibson

Avec Acteurs mexicains et indiens non professionnels en majorité.





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 10-01-2007

Durée: 2h18

 

Les Mayaces et les Curiaces

Consacrer une grande fresque historique au peuple Maya dont on connaît mal l’histoire et la vie quotidienne, prendre comme interprètes des inconnus afin d’augmenter la crédibilité du récit, les faire s’exprimer en yucatèque, vouloir composer une bande sonore en privilégiant les seuls bruits de la nature, tous ces partis pris rendent le projet séduisant. L’ouverture du film laisserait presque espérer une caution possible de Jean Rouch, voire de Lévi-Strauss. Hélas, ces bonnes intentions ne résistent pas à l’invasion - non pas des Conquistadores – mais des musiciens de James « Titanic » Horner qui mettent à bas ce qui aurait pu rendre le traitement d’Apocalypto original et courageux, car il faut un courage certain pour imposer au grand public de la planète la lecture de plus de deux heures de sous-titres alors qu’on connaît sa répugnance pour ce procédé. (Jean-Jacques Annaud avait ouvert la voie avec La Guerre du Feu, mais lui aussi n’avait pu endiguer la présence de la « musique de film » qui atténuait sérieusement la hardiesse de son projet).

Mais la grande déception vient surtout de l’absence d’un scénario solide pour éclairer et structurer le récit de cette guerre entre peuplades rivales qui va séparer « Patte de Jaguar » de sa jeune femme enceinte. Mel Gibson, malgré une filmographie qui n’est pas spécialement composée de navets aux histoires bâclées, semble avoir considéré que filmer interminablement un convoi de prisonniers maltraités à l’aller puis, interminablement, la fuite du héros poursuivi par les méchants au retour constitue une trame suffisante pour tenir 2h18, à condition que des litres d’hémoglobine jaillissent des multiples blessures qui criblent le corps des malheureux Mayas. D’ailleurs, on se demande comment ce valeureux peuple a pu disparaître ainsi de l’Histoire quand on voit son étonnante résistance physique qui lui permettait d’accoucher paisiblement dans un bain de boue, au fond d’un trou, d’un beau bébé après des jours d’angoisse et de diète, ou bien de courir l’interminables marathons, le corps transpercé de javelots, flèches et autres poignards (on imagine les rires de l’équipe à la fin de chaque prise lorsque le réalisateur criait « cut ! »).

Ces flots de sang, qui caractérisaient déjà La Passion du Christ, nous conduit évidemment à se demander pourquoi Mel Gibson est à ce point fasciné par le meurtre, l’éviscération, la noyade, toutes ces morts violentes ? Il se complait dans un univers manichéen et naïf où les bons, beaux, braves affrontent les méchants, moches, lâches. Certains réalisateurs carburent aux incendies ou aux effets spéciaux, aux dialogues dans des voitures sous la pluie ou aux ruptures dans des bistrots enfumés… Mel, lui, s’éclate dans la torture. Il culmine avec une séquence de sacrifices humains où l’officiant arrache le c½ur des condamnés pour l’offrir aux Dieux. (Rassurez-vous : une miraculeuse éclipse de soleil viendra sauver in extremis le héros, preuve, selon le grand prêtre qui s’adresse à la foule avec les trémolos d’André Malraux, que les Dieux n’ont plus soif. Ouf…)

On regrette sincèrement qu’un vrai scénariste ne soit pas intervenu pour donner plus de chair à ce squelette d’histoire, car les moyens sont là, les costumes et les décors superbes, et la mise en scène parfois inspirée. Quelques idées nous laissent entrevoir ce que pourrait être le film, comme le traitement des scènes de chasse, ou ces condamnés qui arrivent sur le lieu du supplice et que la foule teint dans un bleu Yves Klein. Il y a surtout, à la fin, une trouvaille : après avoir fui tous les dangers de la guerre civile, le malheureux couple, enfin réuni, arrive sur une plage paisible où il voit débarquer… les Espagnols.

Cela rappelle le début du Nouveau Monde de Terrence Malick. Mais ceci est un autre film.