Babel

Film américain de Alejandro González Iñárritu

Avec Brad Pitt, Cate Blanchett, Gael Garciá Bernal, Kôji Yakusho


Prix de la mise en scène et Prix du Jury ¼cuménique, Festival de Cannes 2006


Par Laure Becdelièvre
 
Sortie le 15-11-2006

Durée: 2h23

 

Eclats de vies

Troisième volet de ce qu’on sera désormais prié d’appeler une trilogie, Babel signe les retrouvailles d’Alejandro González Iñárritu avec la Croisette, cinq ans après Amours chiennes. Longtemps promis à la Palme avant de se faire coiffer au poteau par l’épopée de Ken Loach, le troisième opus du réalisateur mexicain explore cette fois la diversité des cultures et l’universelle humanité de leurs contradictions.

Si Iñárritu reconduit le principe du puzzle ou de l’oeuvre chorale, qu’il avait su imposer dans Amours chiennes puis 21 grammes, l’extrême fragmentation temporelle cède ici le pas à l’éclatement géographique et culturel. 3 pays, 4 nationalités, 4 short cuts liés par le battement d’aile d’un papillon (ou plutôt le sot destin d’un fusil) : 4 points de vue, 4 expériences de l’altérité, 4 solitudes qui se perdent et tentent de se retrouver.

Babel est aussi bien une épopée moderne qu’un film intimiste. Parabole intercontinentale sur la mondialisation, il reprend le mythe biblique de la malédiction de la division et de l’incommunicabilité, multipliant les barrières, physiques et symboliques, entre les hommes. C’est là nous plonger au coeur d’un paradoxe très moderne, lié aux progrès fulgurants des moyens de communication : dans un monde qui nous semble devenu tout petit, où l’on croit pouvoir être désormais partout chez soi, subsiste la peur de l’autre et de l’autre en soi-même. Une peur qui nous rend incapables, au fond, de communiquer les uns avec les autres.

Ces barrières babéliennes, le cinéma d’Iñárritu tente de les franchir par ses moyens propres, à commencer par l’esthétisme visuel et sonore qui mêle hyperréalisme et onirisme pour un résultat extrêmement léché. Malgré un traitement plus classique de la chronologie en regard des deux premiers volets de la trilogie, Babel se construit une temporalité propre, où la stricte linéarité compte bien moins que l’épaisseur temporelle. Une épaisseur où s’ouvrent des brèches vers l’intemporalité et l’apesanteur oniriques. Lieux de flottement et d’errance, Maroc, Mexique et Japon s’offrent à nous sous un jour peut-être un peu déjà vu (de Lost in translation à Trafic), mais tout à fait fascinant, servi par un casting très inspiré.

Si Iñárritu s’impose comme un cinéaste désormais incontournable, son troisième film pèche néanmoins sans doute par excès de didactisme : baigné par une morale insistante, le film manque à plusieurs reprises de tomber dans le larmoyant à outrance. Un travers dont aurait pu se passer le virtuose réalisateur.