La jeune fille de l'eau
Lady in the water

Film américain de M. Night Shyamalan

Avec Bryce Dallas Howard, Paul Giametti





Par Anaïs Jurkiewicz-Renevier
 
Sortie le 23-08-2006

Durée: 1h49

 

Une "narf" (nymphe aquatique issue d’un conte fantastique asiatique) , s’installe dans la piscine d’une résidence gardée par Cleveland Heep pour effectuer une mission bien précise. L’homme solitaire va l’aider dans sa quête. Dès son troisième film (Signes, 1999), Mr Night Shyamalan a su s’imposer comme un maître incontesté du cinéma fantastique, et plus encore comme un génie de l’art de surprendre.

Sans  s’être jamais éloigné du cinéma dit « grand public » ou des usages d’Hollywood, il a mis en œuvre un cinéma unique, qui s’est révélé au fur et à mesure de ses films suivants : Incassable, Signes, Le Village. Ces trois films ont connu un succès mitigé en France et un grand succès aux Etats-Unis. Les films du réalisateur d’origine indienne sont le fruit d’une réflexion profonde, tant sur le plan esthétique (chacun des plans « clés » des films en sont les preuves : composition originale, détail ou reflet discret mais essentiel, organisation et cadrage surprenants) que philosophique : quelques thèmes souvent répétés donnent à ses films plusieurs possibilités de lecture : l’enfant comme sujet de révélation, la croyance, la vie en communauté… Shyamalan se joue de nous dans ses plans, dans ses scénarios. Ce jeu de surprise se rencontre même jusque dans la bande son, élément essentiel du film Signes. Cet élément n’est pas moins important dans son dernier film, La jeune fille de l’eau. Dès le prologue, un narrateur nous explique que « l’homme a désappris à écouter ». Alors ouvrons grand nos oreilles, et plongeons dans ce conte naïf, certainement le plus réussi du réalisateur. Shyamalan a adopté de petites habitudes que nous lui reconnaissons dans ce film : le décor est simple, l’action se passe à proximité de Philadelphie, chaque habitant de la résidence mène une petite vie tranquille et souvent jalonnée de petits secrets bien enfouis. La nymphe n’est autre que Bryce Dallas Howard (découverte dans Le Village). Si dans Le Village, elle partageait le rôle principal avec quelques autres personnages (Lucius, Noah…), ici c’est par elle uniquement que tout se joue. Même si elle se révélera avoir besoin d’une aide extérieure importante, notamment l’aide du gardien, jamais Shyamalan n’a accordé autant d’importance à un seul personnage. Et jamais il ne s’est accordé un si grand rôle dans un film. Rôle dans le film, mais pas tellement dans le conte dont il n’est qu’un acteur passif. Acteur passif au présent, peut être révélé à l’avenir ? Le personnage qu’il incarne ressemble à une mise en abyme de son travail de réalisateur. Travail qui d’ailleurs ne semble pas avoir été apprécié à sa juste valeur, tant par les critiques français qu’américains. Ce conte à l’eau, même à l’eau de rose n’a séduit personne. Peut-on alors encore croire à son travail ? Shyamalan, lynché par les critiques a également été abandonné par sa maison de production habituelle, qui a jugé le scénario trop mauvais. Que lui vaut tant d’acharnement ? Un scénario, qui pour une fois ne présente aucun twist ? En effet, là où on attendait un revirement à la sauce Sixième sens ou au goût du Village, Shyamalan nous sert une fin a priori naïve. Et si la surprise résidait ici dans l’absence de surprise ? Et si la fin n’était pas si naïve que ça ? L’un des derniers plans est assez trouble pour que l’on en doute. Peut-on croire ? On se demande donc si l’on peut croire au film, au conte, à Shyamalan même. Et on passe à côté de la phrase moralisatrice du narrateur : nous n’avons pas écouté. Ni la bande son, ni les paroles bienveillantes mais parfois inquiétantes de la nymphe. Pour en revenir au rôle qu’elle joue, il n’est pas uniquement fantastique. Elle a également un rôle philosophique. Mais son travail ne se limite pas à ces deux fonctions. Elle détient également le rôle le plus terre à terre qui existe. Elle semble être le pilier qui permet aux personnes de communiquer. En quelque sorte, de s’écouter. Elle rassemble des personnes qui étaient incapables d’apprendre à se connaître, qui souhaitaient à peine se croiser. Ces mêmes personnes qui dans le plan qui suit le petit conte qui nous indique que l’on ne sait pas écouter, criaient à pleins poumons sans se soucier de ce qu’on leur disait. Elle permet aux personnages, notamment à Cleveland, d’apprendre à se connaître eux-mêmes. « Vous êtes tous connectés » leur dit-elle. On vous voit à travers la vitre. On sait tout de vous, même ce que vous souhaitez cacher. Sorte de fable de l’Internet, mêlant parfaitement réel et fonds troubles. Ce n’est pas pour rien que le thème principal du film soit l’eau, déjà si opaque dans Signes. On y voit rien, on entend tout. Plus sérieusement, comment est-il possible que les critiques, si habitués aux fourberies du maître, n’aient pas apprécié le film ? Certains parlent d’un règlement de compte entre Shyamalan et eux (et le milieu cinématographique plus généralement). Simplement parce que ce personnage un peu obtus est malmené par le réalisateur ? Ce serait presque trop facile… Est-il d’ailleurs si obtus que ça ? Connaît-il bien son jeu ? De quel côté peut-on le situer ? Il est certainement l’un des personnages les plus énigmatiques du film, on ne peut pas en vouloir à Mr Night pour cela… Si ce film est si différemment accueilli des autres, c’est peut être parce qu’il est en fait une introspection du réalisateur qui revient sur ses différentes œuvres, qui elles se jouaient effectivement du milieu en question. Le génie indien vient de plonger dans des eaux au premier abord trop troubles, mais finalement délicieuses. Quelques temps en apnée, puis il reprendra une bouffée d’air frais, pour une suite qui sera forcément synonyme de nouveau départ.