Le Sortilège du Scorpion de Jade

Film américain de Woody Allen

 

 

Lors d'une soirée d'anniversaire, W.C. Briggs, détective pour une compagnie d'assurances, et sa collègue Betty Ann Fitzgerald, qu'il hait cordialement et qui le lui rend bien, sont hypnotisés par un magicien aux noirs desseins. Sous l'emprise de ce dernier, Briggs va perpétrer des vols de bijoux, la nuit, sur lesquels il devra lui-même enquêter, le jour...

Le dernier cru de Woody Allen est, on l'aura compris, une comédie savoureusement délirante, mais sans prétention (outre celle de faire rire). C'est un peu ce que d'aucuns lui reprochent, regrettant que le réalisateur new-yorkais ne commette ces derniers temps que des comédies trop légères et ludiques ; en d'autres termes, de ne plus faire de ces comédies cérébrales où il jouait le juif new-yorkais névrosé et dont les éternelles psychanalyses avaient pourtant fini par lasser. Doit-on pour autant en blâmer Woody Allen ? Ne s'est-il pas assez répété ? Et s'il avait dit ce qu'il avait à dire ? si, à l'instar d'un de Niro qui n'a plus rien à prouver, il avait envie de s'amuser ? A l'inverse de de Niro, Allen a au moins le mérite de ne pas enchaîner les navets.

Alors voilà, le réalisateur new-yorkais s'amuse et nous amuse, communiquant chaleureusement son amour pour le cinéma américain des années quarante.

Bien loin d'aligner platement les citations cinéphiliques, son film, comme Mulholland Drive, fait appel à une mémoire collective du cinéma et, comme The Barber, est l'évocation de toute une époque. Allen rend un hommage habile à la comédie américaine et au film noir de l'Age d'or hollywoodien. Les rapports conflictuels entre un homme sarcastique et une femme de caractère rappellent La Dame du vendredi de Howard Hawks, tout comme l'ambiance des bureaux de la compagnie d'assurance, évoque aussi Assurance sur la mort de Billy Wilder. D'ailleurs le personnage de Fitzgerald, joué par Helen Hunt, n'est pas sans rappeler Barbara Stanwyck. Quant à Laura Kensington, la femme fatale interprétée par Charlize Theron, elle est un séduisant croisement parodique entre Lauren Bacall et Veronica Lake. Certes, leur rendre hommage ne suffit pas à atteindre le niveau de ses modèles, et Le Sortilège du Scorpion de Jade n'a pas l'envergure de ses brillants aïeux.

Mais Allen a beau vieillir (non seulement il le sait, mais il en joue, se moquant allègrement de lui-même avec une réjouissante autodérision), il reste le roi de la périphrase euphémique et a le mérite non négligeable de ne laisser aucun répit à nos zygomatiques. Peut-être qu'être hilarant de bout en bout ne suffit pas à faire un grand film. Mais vannes spirituelles et mimiques impayables fusent avec une telle virtuosité qu'on ne peut qu'applaudir encore une fois le talent de Woody Allen. Ce dernier s'est d'ailleurs gardé le meilleur pour lui-même, sachant pertinemment que son film repose pour beaucoup sur son esprit et son génie comique. Bien qu'il prétende avoir "fait en sorte que (...) [Helen Hunt] ait toujours la meilleure réplique et le dernier mot" (Positif n°490), ses réparties sont toujours les plus drôles et les plus percutantes, tandis que celles de Hunt, trop longues, laborieuses et répétitives, tombent souvent à plat. En outre Helen Hunt est beaucoup moins drôle, lorsqu'elle entre en hypnose, que Woody Allen, et souffre de la comparaison avec les inénarrables mimiques et élocution de ce dernier. Allen transforme même en bonnes idées des ficelles scénaristiques et des répliques un peu lourdes, ouvrant des filons qu'il exploite habilement. Ainsi

le "truc" de l'hypnose ouvre la voie à d'amusantes séquences de vol accompagnées avec bonheur par un banjo jazzy nerveux. Et si Laura Kensington semble appuyer avec insistance sur le fait qu'elle a plutôt l'habitude d'hommes beaux et musclés, mais qu'elle a envie de ce nabot binoclard de Briggs (un peu facile pour légitimer l'improbable liaison entre un personnage au physique de Woody Allen et une beauté pareille...), c'est pour mieux développer son personnage de gosse de riche pourrie gâtée cherchant l'aventure dans les appartements miteux.

C'est ça, le cinéma de Woody Allen : un cinéma où les hommes laids ont droit aux plus splendides créatures, où il ne faut pas forcément être beau pour être aimé d'une belle. Ainsi peut-être Magruder (Dan Aykroyd) est-il "cute" (c'est lui qui l'espère... qu'en pensez-vous, les filles ?), mais il est tout de même un peu enveloppé. Il n'en a pas moins fait succomber la belle Fitzgerald, qui finira, comme dans toute comédie américaine qui se respecte, dans les bras de celui avec lequel elle s'est crêpé le chignon pendant plus d'une heure et demie, ce "fouineur égocentrique" de Briggs. Si la chute n'est pas très subtile, Allen réussit à la rendre drôle et elle n'étonne personne tant, malgré son physique et son âge avancé, il reste irrésistiblement charmant.