Jean-Philippe

Film français de Laurent Tuel
Christophe Turpin

Avec Fabrice Lucchini, Johnny Hallyday, Guilaine Londez, Caroline Cellier, Barbara Schultz, Jacky Berroyer, Benoît Poelvoorde





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 05-04-2006

Durée: 1h30

 

Je est un autre

Je n’avais vu aucun des films précédents de Laurent Tuel (2 longs et 3 très courts) et n’avais donc aucun a priori en entrant dans la salle, seulement la curiosité de voir l’affrontement inédit entre l’allumé volubile Lucchini et le mutique monolithe Hallyday. (Je précise que je n’en suis vraiment pas fan.) Comment pouvait-on marier à ce point une carpe et un lapin ? Reconnaissons que cette union est plutôt réussie grâce à l’astucieuse idée du scénariste Christophe Turpin : que serions nous devenus si nous n’étions pas devenus ce que nous sommes devenus, vertigineuse question qui taraude tous les individus et pas seulement les philosophes.

Kieslowski avait déjà abordé ce sujet sur un mode nettement plus sérieux.
Le Hasard (1982) proposait trois versions du destin d’un homme selon qu’il réussissait ou non à prendre un train : il devenait un membre éminent du Parti / il devenait un membre éminent de l’Opposition / il tombait amoureux d’une jeune fille qu’il épousait.

Dans Jean-Philippe, Fabrice, employé de bureau fan de Johnny Hallyday, sort d’un coma consécutif à un traumatisme et se retrouve dans un univers où son idole n’existe plus. L’atout maître du scénario est d’être parti d’un personnage réel et de l’avoir fait incarner par lui-même, mise en abyme qui fait tout le charme du film. Jean-Philippe Smet n’est pas devenu Johnny Hallyday à cause d’un accident de scooter qui lui a fait manquer une audition décisive : un certain Chris Summer est devenu l’idole des jeunes à sa place, lui se contentant désormais de gérer un bowling. Quarante cinq ans plus tard, Fabrice tente désespérément de donner une deuxième chance à ce papy banlieusard, puisqu'il SAIT qu'il peut être une star. Le comique naît essentiellement du fait que Jean-Philippe Smet n’est guère convaincu de la qualité des chansons de Johnny que lui serine Fabrice ou de l’aspect ridicule des costumes de scène qu’il lui propose, ce qui démontre une belle capacité d’autodérision inattendue de la part de notre Belge national.

Malheureusement, l’aboutissement du rêve (du cauchemar ?) que fait Fabrice n’est pas à la hauteur de l’inspiration du reste du film. Etait-il vraiment nécessaire de conclure par l’inévitable concert triomphal que l’on redoute depuis le début ? Il me semble que, dans le droit fil de l’esprit du scénario, un bide historique de l’idole des ex-jeunes au Stade de France aurait mieux aidé Fabrice à sortir du coma. Mais peut-être que le sens de l’humour de Johnny ne pouvait pas aller jusque là. Quant à la dernière séquence, qui voit Fabrice se métamorphoser en Fabrice Lucchini distribuant des autographes à ses collègues de bureau, elle est proprement opaque et met plutôt le film en abîme. C’est vraiment dommage de manquer ainsi la sortie.