La Doublure

Film français de Francis Veber

Avec Gad Elmaleh, Alice Taglioni, Daniel Auteuil, Kristin Scott Thomas, Richard Berry, Virginie Ledoyen, Dany Boon





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 29-03-2006

Durée: 1h25

 

François Pignon vs François Pinault

Francis Veber souhaite que les critiques ne soient pas méchants devant un mauvais film, «car le réalisateur ne l’a pas fait exprès». Je partage très souvent ce point de vue car il n’y aura jamais de commune mesure entre le travail de l’un et celui des autres qui viennent s’asseoir gratis devant l’écran pour juger les travaux finis. (Cela dit, on se demande parfois comment certains projets peuvent trouver un financement et aboutir).


Ce n’est pas le cas de La Doublure. D’abord, il ne s’agit pas d’un mauvais film et la carrière de Francis Veber prouve à quel point il a souvent rencontré le public, ce qui n’est pas infâmant dans une profession où l’amortissement des sommes engagées est une préoccupation légitime des producteurs qui devrait effleurer plus souvent le réalisateur. Mais je cherche à comprendre pourquoi ce scénario m’a déçu alors que Francis Veber est essentiellement un scénariste doué et inventif. Il me semble que l’invraisemblance de la situation soit la cause de cette déception. La qualité essentielle des films précédents provenait de la crédibilité totale d’une situation où s’affrontaient deux personnages que rien n’aurait dû réunir. C’est sur ce schéma simple et systématiquement repris que reposaient des succès comme La Chèvre, Les Compères, Le Dîner de cons, Le Placard, entre autres. D’un film à l’autre, on s’identifiait facilement au personnage terne et récurrent de François Pignon et partageait ses difficultés face au « meneur » auquel il était confronté : Brel / Ventura ou P. Richard / Depardieu.


Dans La Doublure, malgré une bonne idée de départ (un quidam remplace un milliardaire célèbre pour égarer la presse people), le charme opère mal car les invraisemblances de la situation sont insurmontables : comment croire qu’un top model célébrissime, genre Claudia Schiffer, va se prêter à la machination compliquée d’un amant détestable, faire du charme à un pauvre type, partager son logement minable, régler les problèmes sentimentaux de chacun en allant fêter l’anniversaire du papy, tout cela entre deux défilés chez Karl Lagerfeld ? Dur, dur… Tout ce petit monde se déplace en 4x4 de luxe ou grosses berlines haut de gamme et - invraisemblance suprême - trouve toujours un stationnement en marche avant dès qu’il faut s’arrêter (pas de temps morts, donc pas de créneau) : ce n’est plus du rythme, c’est de la précipitation. L’inspiration pour donner vie aux personnages secondaires est souvent faible, l’environnement familial ou amical des protagonistes est esquissé (le médecin malade ou la mère alcoolique) sans les ancrer dans le récit, l’opposition entre riches et pauvres frise la caricature et, surtout, la rencontre entre Pignon et le top model ne génère pas l’étincelle espérée : c’est pourtant sur ce couple improbable qu’on attendait Francis Veber habituellement mis en verve par cette situation.


En réalité, le vrai couple désassorti aurait dû être le frêle Gad Elmaleh affrontant l’impitoyable homme d’affaires Auteuil : ils sont bien opposés sur l’affiche mais pas sur l’écran car ils n’ont pratiquement aucune scène ensemble, l’avocat (Richard Berry) servant en permanence d’intermédiaire. Bref, on espérait voir François Pignon contre François Pinault et on reste frustré. Les précédents scénarios de Francis Veber ne fonctionnaient que sur la rencontre fortuite entre deux hommes incompatibles : peut-être l’introduction de femmes déçues par des problèmes amoureux bien conventionnels a-t-elle grippé la vis comica ?


D’excellents acteurs animent cette comédie qui frôle la réussite. Elle nous fait découvrir le talent tout neuf de la charmante Alice Taglioni et confirme celui, plus connu, de Daniel Auteuil qui passe du terne François Pignon du Placard au carnassier milliardaire dévoré par la jalousie. Peut-être aurait-il dû jouer les deux rôles ? Avec le numérique, tout est possible.