Le Soleil

Film russe de Alexander Sokurov

Avec Issey Ogata, Robert Dawson, Kaori Momoi, Shiro Sano





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 01-03-2006

Durée: 1h50

 

L'Empire du Soleil Couchant

Alexander Sokurov, avant l’éblouissant exercice de style qui nous faisait visiter le musée de l’Ermitage à St Petersbourg dans un plan séquence de 100 minutes (L’Arche russe), avait réalisé le crépusculaire Moloch, tableau saisissant de la vie quotidienne d’un Adolf Hitler en maillot de corps, dans le décor de Berchtesgaden, confiant à Eva Braun ses doutes et ses problèmes de santé d’homme vieillissant. Sokurov s’est également intéressé aux erreurs politiques de Lénine dans Taurus, encensé par la critique russe. Il complète à présent sa trilogie historique par Le Soleil qui relate le sort de l’empereur Hiro Hito lors de l’entrée des troupes américaines à Tokyo.

Alors que Lénine et Hitler, assoiffés de puissance, avaient dû séduire puis terrifier leurs peuples pour la conquérir, Hiro-Hito était souverain de droit divin, comme les rois de France, puisqu’il descendait de la déesse du soleil. Considéré par certains Alliés comme un criminel de guerre, il a échappé de justesse à la potence grâce à la diplomatie du général Mac Arthur qui l’a convaincu de signer la reddition de son pays et de renoncer à son ascendance divine, en échange de quoi il garantirait le maintien de la dynastie impériale. C’est cette négociation entre l’athlétique Américain et le chétif Japonais que relate le film.

Tout est fascinant. Baignant dans une lumière monochrome d’aquarium (on voit, une fois encore, que Sokurov est un réalisateur que l’image passionne puisqu’il signe aussi la photo et l’étalonnage), le récit décrit les étranges rapports, à la fois déférents et intimes, qui relient les proches à leur Empereur. Réfugiés dans une résidence éloignée du centre ville pour échapper aux bombardements, ils vivent dans l’attente honteuse de l’arrivée des Américains qui ont débarqué et sillonnent Tokyo en ruines. Les idées de mise en scène foisonnent, parfois incongrues et étonnantes comme ce plan-séquence de l’arrivée des vainqueurs dans le jardin du palais où une grue pousse des cris rauques dans un petit jour gris, ou comme la séance des photographes qui, frappés par la ressemblance d’Hiro Hito avec Chaplin, l’interpellent aussitôt « Charlie ! Charlie ! » pour qu’il prenne la pose.

Comparé à ceux de Lénine et Hitler, le portrait inattendu de l’Empereur nous surprend. Il est décrit comme un petit homme simple, cultivé et polyglotte, passionné par la biologie marine, esquissant des pas de danse mais crucifié par les malheurs de son peuple (malheurs dont il ne se sent pas responsable puisqu’il n’a aucun pouvoir et n’est qu’une figure emblématique, raison qui conduit Mac Arthur à vouloir l’épargner). Entre deux dîners avec le général vainqueur, il écrit des poèmes, regarde des photos de famille ou feuillette un album consacré aux stars glamour du cinéma américain. On sent que Sokurov éprouve une réelle empathie pour ce personnage en gants blancs qui semble dépassé par les événements. Après avoir longtemps hésité, Hiro Hito se résignera et semblera finalement soulagé d’abandonner sa pesante ascendance divine. Il pourra, désormais, couler des jours heureux avec sa famille, ce qu’il fit jusqu’à sa mort, en 1989, après 62 années de règne. Ce ne fut pas le cas, malheureusement, de l’ingénieur du son qui avait enregistré son discours annonçant la reddition sans conditions de l’Empire du Soleil Levant et qui se suicida (comme des centaines d’autres Japonais), son travail accompli.

Issey Ogata, qui compose un parfait Hiro Hito, dirige  à Tokyo un atelier théâtral  dont les comédiens ont tous participé au film, ainsi que les étudiants japonais des universités de St Petersbourg car, dernier point qui mérite l’estime, ce film étonnant et si authentiquement nippon a été entièrement réalisé dans la ville de Pierre le Grand.