Le Nouveau Monde
The New World

Film américain de Terrence Malick

Avec Colin Farrell, Q'orianka Kilcher, Christopher Plummer, Christian Bale, August Schellenberg, Wes Studi, David Thewlis


Sélection Hors Compétition Festival de Berlin 2006


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 15-02-2006

Durée: 2h15

 

Amours coloniales

L’ouverture du film est magnifique. Dans une longue séquence muette, Terrence Malick décrit la lente pénétration de trois bateaux anglais longeant les côtes de ce qui deviendra la Virginie. Nous sommes en 1607. Après des semaines de mer, les équipages contemplent ces rives verdoyantes qui semblent paradisiaques tandis qu’en sous-bois, les Indiens médusés observent ces intrus dont ils n’espèrent rien de bon. Une tenue d’orchestre ininterrompue, allant crescendo, soutient la progression des navires sans qu’aucune parole soit prononcée.

Nous entrons également dans l’univers particulier de ce réalisateur rare (quatre films en trente-trois ans) et aussi secret que Stanley Kubrick dont il partage le perfectionnisme : le montage des Moissons du Ciel (1978) avait duré deux ans et le générique du Nouveau Monde mentionne quatre monteurs (tous oscarisés) dont j’ignore s’ils se sont succédé, épuisés par la tâche, ou s’ils se sont partagé le film (2 H 15) en quatre quarts.

Les 103 colons débarqués sur ce coin d’Amérique vont édifier Jamestown, village de baraques entouré d’une palissade, qui sera la tête de pont de la présence anglaise dans ce « Nouveau Monde ». Ils sont complètement inconscients qu’ils viennent de pénétrer dans un empire indien parfaitement structuré depuis des siècles et dirigé par un puissant chef, Powhatan, père d’une ravissante fille nommée Pocahontas. Les deux communautés s’observent d’abord avec méfiance. Après un bref mais meurtrier combat, un jeune officier, John Smith, est fait prisonnier par les Indiens puis noue une idylle avec la jolie Pocahontas. Au bout de quelques mois, il est autorisé à revenir à Jamestown avec des vivres : Powhatan s’est montré généreux car il espère que les Anglais pourront ainsi rembarquer après la mauvaise saison. Mais, le printemps revenu, ils s’incrustent et le chef indien décide de les attaquer. Pocahontas trahit les siens et vient en aide aux assiégés. Elle est bannie de son village, se réfugie à Jamestown et tente de s’adapter à l’english way of life soutenue par l’amour de John Smith. Malheureusement, celui-ci est rappelé en Angleterre et doit abandonner la jeune Indienne désespérée… Les saisons passent, d’autres colons débarquent, parmi lesquels un aristocrate veuf, John Rolfe, qui veut importer la culture du tabac en Virginie. Ces deux expatriés vont progressivement unir leurs solitudes et se marier. Elle lui donnera un fils et le couple sera reçu à la cour d’Angleterre, Pocahontas étant présentée comme une princesse américaine. Malade, elle mourra durant le voyage de retour, âgée de 21 ans.

Voilà la trame de cette jolie histoire d’amour et de mort. Le meilleur du film se situe dans la description de la découverte réciproque des deux civilisations, traitée en séquences quasi muettes, inspirées, illuminées par une nature complice. Un montage inventif interrompt parfois l’action, sans raison apparente, pour glisser un vol d’oiseaux migrateurs ou un serpent nageant dans la rivière, avant de reprendre le cours du récit. Les approches amoureuses de Pocahontas et de John Smith baignent dans une sorte de panthéisme paradisiaque que l’on a rarement vu sur un écran depuis La Partie de Campagne de Renoir et la fragilité de cet amour naissant permet au réalisateur d’exprimer l’étendue de sa sensibilité grâce à une écriture cinématographique très personnelle. Avec une hardiesse anachronique, Malick souligne la tendresse de cette rencontre en s’appuyant sur un concerto de Mozart (alors que nous sommes au début du XVIIe siècle) et fait même des emprunts à Wagner. Là aussi, il rappelle la voie tracée par Kubrick qui ne faisait pratiquement appel qu’aux musiciens classiques.

Hélas, la guerre et la violence rôdent sur cet Eden menacé et là, Terrence Malick semble moins à l’aise. Il est flagrant que le sentiment amoureux ou les beautés de la nature l’intéressent plus que les scènes de batailles qui donnent souvent l’impression d’avoir été tournées et montées par une seconde équipe. De même, les plats mouvements de figuration à la Cour d’Angleterre ou dans le village de Jamestown (décor qui, bizarrement, n’évolue guère avec le développement de la colonisation au fil des années) n’inspirent guère le réalisateur qui semble les abandonner à des assistants à court d’idées. Il est rare de voir aussi clairement quelles séquences ont fécondé un créateur authentique et celles où sa créativité a sommeillé. Je précise que ces réserves ne seraient même pas mentionnées à propos d’un film banal : elles sont dues au fait que Le Nouveau Monde est tout sauf banal et que le plaisir qu’il nous donne par ailleurs nous a rendu exigeants. Conclusion ? Bien entendu, oubliez les figurants et allez voir ce (malgré tout) très beau film.