L'ivresse du pouvoir

Film français de Claude Chabrol

Avec Isabelle Huppert, François Berléand, Marilyne Cantot, Jean-François Balmer, Robin Renucci


Berlin 2006 - En compétition


Par Simon Legré
 
Sortie le 18-02-2005

Durée: 1h55

 

La loi de Chacha

Chabrol/Huppert, septième bébé. Un enfant un peu bâtard, il est vrai, tant il semble prendre vie sur un continent de cinéma guetté par un fantôme télévisuel. Oncle Chacha semble avoir renoncé (la force de l'âge ?) à dérouler les arabesques qui faisaient de la mise en scène de Merci pour le chocolat un banquet de l'ambiguïté où les non-dits jouaient les arbitres.
 
La grammaire de cette Ivresse semble si simple : jeux de champs/contre champs  asséchés, hideux fondus au noir comme autant de tâches de gouache sur une toile de Turner. Et surtout, un parfum d'inachèvement auquel sied si bien la réplique finale, tacitement adressée au spectateur en guise d'exutoire conclusif : « qu'ils se démerdent !». Mais modérons notre bile : ce disgracieux bébé ne mérite pas l'anathème. On eu juste espéré qu'il serait à la hauteur de sa mère porteuse : Huppert, à l'aise comme à la maison, belle à couper le verre, souveraine dans son imper azur, d'une précision tranchante pour manier l'ironie . Qui d'autre qu'elle ? La poigne martiale, l'ovale du sourcil rigoureux, le petit soldat aux gants rouges qu'elle incarne est une tête brûlée. Juge d'instruction au patronyme oxymorique (« Charmant-Kilman » !), chargée de résoudre une sombre affaire de concussion, elle est une déclinaison détournée d'Eva Joly. Souvenez-vous de cette blonde mais féroce justicière qui jeta la lumière sur la malversation financière de cent quatre-vingts millions d'euros de l'affaire Elf... Chabrol se défend  de reprendre la littéralité des faits. Le film gagne en densité dans ce qu'il laisse entrevoir de l'espace intime de l'héroïne, corrodé par les conséquences de son activité sociale. Il faut voir comment ce vieux briscard se délecte à montrer Jeanne, pit-bull de haute race, délestée du soutien des siens à mesure qu'elle met en place sa machine de guerre à l'encontre des pourris. Chabrol n'a pas son pareil pour désosser les rouages d'un arsenal judiciaire au sein duquel une flamme vacille comme elle peut. Jeanne est  la justice descendue de son socle,  défaite.

L'ivresse du pouvoir n'a pas l'aura d'une grande oeuvre, faute d'un manque d'ambition formelle . Mais son efficacité  en fait une caisse de résonance dont il est bon de méditer les échos. La justice est aveugle, dit-on ? Chabrol lui rend  la vue.