Grizzly man

Film américain de Werner Herzog


Documentaire


Par Laurence Bonnecarrère
 
Sortie le 07-12-2006

 

Ecolo psycho

Une limite invisible sépare le monde des animaux sauvages et celui des êtres humains. Pour l’avoir franchie en violant le sanctuaire de Grizzlis, Timothy Treadwell, personnage dont ce film retrace la vie, a été sanctionné: l’intrépide écologiste a été dévoré par l’un des ses prétendus amis.

Cinéaste des limites, Werner Herzog nous a autrefois ébloui en filmant le périple d’un autre fou impénitent, Aguirre (Aguirre ou la colère des dieux). On se souvient encore du très sensible Gaspar Hauser, autre figure légendaire empruntée elle aussi aux confins des l’humanité. Apparemment oublieux du romantisme fantastique de ses premières amours, Werner Herzog se tourne désormais vers le documentaire (Ennemis intimes, Incident at Lochness), et son dernier film se présente, au moins en apparence, sous les dehors d’un banal docu-vérité. Mais Grizzly man est en fait un objet hybride. Constitué en partie à partir des rushes laissés par Tradwell, ce long métrage est un ouvrage ironique, non moins travaillé que sulfureux. Werner Herzog s’approprie l’auto portrait glorieux d’un personnage étrange pour le détourner de son objectif avoué : Tim Tradwell est cet alcoolique repenti, de surcroît mythomane et infantile, qui voulait construire de lui-même une image héroïque en s’inventant l’absurde mission de protéger les Grizzlis d’Alaska de la civilisation ! Pendant 13 ans, il a côtoyé chaque été ses peluches bien aimées, mais sans parvenir à la moindre familiarité avec elles.
Mais un beau jour, dans ce parc d’Alaska, les vivres vinrent à manquer, et Tim, tel le Laocoon de la légende puni pour avoir violé de temple d’Apollon, fut avalé tout cru (en même temps que sa compagne Ami) par un ours mal luné. La caméra a capté le son de la scène. Etant donné que le récit du festin nous est finalement fourni par le coroner chargé de recoller les morceaux de Tim et d’Ami, le document a un petit côté snuff movie. Mais au-delà de l’intérêt macabre que cet épisode ne manque pas de susciter, l’histoire de Tim est assez fascinante, même si l’on n’apprend peu de choses sur les ours… Le portrait de cet exalté ne dit rien de la nature mais parle de l’amour. Au fil d’images un peu bancales, parfois belles, souvent troublantes, on comprend que la passion de Tim ne rencontre que l’indifférence à peine courtoise de ses compagnons indélicats. Seule la dévoration finale réalise la fusion convoitée, en même temps qu’elle apparaît comme le couronnement inéluctable d’une entreprise dictée non par le respect de la nature mais par un désir éperdu de reconnaissance. Narcisse devait donc très logiquement être happé par la mâchoire dentée de ses fantasmes érotico-pelucheux.