Bataille dans le ciel
Batalla en el cielo

Film mexicain de Carlos Reygadas

Avec Marcos Hernandez, Anapola Mushkadiz, Berta Ruiz...


Sélection officielle Festival de Cannes 2005 - Interdit aux moins de 16 ans


Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 26-10-2005

Durée: 1h28

 

Une pipe au Paradis

Bataille dans le ciel est un film très chargé (symboliquement, esthétiquement), mais traversé par une véritable respiration. Manifestement plus préoccupé par les sensations que par la narration, Carlos Reygadas (Japón) semble surtout avide de scènes-chocs qui bravent les tabous sans forcément éviter la complaisance ou la provocation. Mais l’essentiel n’est pas là – ou plutôt le très beau regard de filmeur qu’il pose sur la réalité permet de relativiser certains de ses excès.
Centrée autour de la perception subjective de Marcos, chauffeur particulier pataud et laconique, l’esthétique du film repose sur un découpage très lent, frontal, solennel, et sur un remarquable travail sur le son, qui proposent une vision morcelée de la réalité et donnent une double impression de détachement et de fort ancrage dans la matière. Bataille dans le ciel est une complainte sociale et métaphysique qui ne recule devant aucun excès pour faire ressentir une certaine pesanteur de l’existence, mais qui ne s’en contente pas, et n’exprime rien d’autre que la volonté de rendre cette vie plus supportable – fût-ce en fantasmant son au-delà…
Des tourments que laisse transparaître Marcos derrière son mutisme à son comportement inattendu à la fin du film, il y a un choc que le film se refuse à ménager, un mystère qu’il se refuse à clarifier. Reygadas veut tout faire passer par les corps, et Marcos, qui semble accumuler dans le sien tout le poids de son questionnement moral, finit par les évacuer comme par une incontrôlable pulsion. Cette esthétique de l’opacité est un peu à double tranchant ; elle fait à la fois la force et la limite du film, qui gagnerait sans doute à clarifier certains de ses enjeux moraux, sociaux, politiques – car on n’est jamais bien loin de la provocation, du fantasme facile et de la poétisation forcée.
Le film comporte son lot d’outrances dispensables, de plans superflus, de scènes complaisantes. Toute la fin du film, notamment, plombée par une catharsis trash et religieuse un peu surfaite, est assez pénible. On est d’autant plus déçu que ces moments tranchent avec le réel courage et la subtilité de tout un pan du film, qui même dans les moments scabreux ne donne jamais la sensation de voyeurisme, ou d’obscénité. Reygadas a le don de rendre beau tout ce qu’il filme, que ce soit des corps difformes ou le paysage urbain étouffant de Mexico. Et ce sans rien lisser. Au contraire, l’image est granuleuse, surexposée, très attachée au rendu des textures et de la lumière. Elle participe fortement de la dimension métaphysique du film, en faisant ressentir la transcendance dans la matière et, dans un même mouvement, la laideur et la beauté du monde.

C’est cette dimension du film qui le fait échapper à la cruauté gratuite de ce qui pourrait n’être qu’une ignoble foire aux monstres. Car il n’y a aucune méchanceté, aucune ironie dans le regard de Reygadas. Pas d’apitoiement effusif, non plus. Seule une forme très détachée de lyrisme, une sorte de cruauté compassionnelle qui n’oublie jamais la dignité des personnages.