Be with me

Film singapourien de Eric Khoo
Festival de Cannes 2005, sélection Quinzaine des réalisateurs

Avec Lynn Poh, Lawrence Yong, Theresa Chan





Par Alicia Fischmeister
 
Sortie le 12-10-2005

Durée: 1h30

 

Seuls à seules

Révélation de la Quinzaine des Réalisateurs du dernier festival de Cannes, ce 12ème film d’Eric Khoo est emblématique de l’émergence d’un nouveau cinéma Singapourien, épuré et mélancolique. Dans la lignée de The World ou de Locataires, il  met en scène  la solitude, la quête de l’amour et  la nécessité de faire face au destin à travers un chassé-croisé de quatre histoires distinctes et pourtant bien plus liées qu’il n’y paraît

Le film débute par  la liquidation d’une petite épicerie, tenue par un vieil homme déjà figé dans sa solitude.Avec pour seule compagnie le fantôme de sa femme, il semble stagner dans l’existence et ne plus rien avoir à attendre, pas même les visites trop espacées de son fils. Il lui arrive de croiser un autre homme, agent de sécurité dans un immeuble de bureau. Il  est par ailleurs secrètement amoureux d’une femme qu’il observe quotidiennement grâce aux caméras de surveillance du parking, mais  toute probabilité d’un contact concluant entre eux semble totalement exclue. En parallèle se déroule l’histoire de deux collégiennes, flottant dans une idylle partagée mais malheureusement temporaire, et basée sur la communication par SMS. 

Communication qui semble presque plus facile pour Theresa Chan, aveugle et sourde depuis l’adolescence qui joue son propre rôle et dont l’histoire a inspiré le scénario.

La question de la  communication court tout le long du film : les personnages parlent très peu, ou pas du tout. Plus que les paroles, ce sont les messages écrits qui servent la narration. Les discussions par le biais de « chats » ou de messages sur leurs portables sont tout ce que l’on perçoit des conversations entre les deux adolescentes : comme dans The World, film chinois de Jia Zhang Ke, les froids SMS ont remplacé la chaleur de la parole humaine. L’agent de sécurité peine à écrire une lettre à celle qu’il aime pour s’en faire connaître. C’est finalement Theresa Chan qui parle le plus, de sa voix qu’elle ne peut pas entendre, au timbre électronique et aux sons discordants. De même, les conversations les plus longues du film sont celles qu’elle a avec le fils de l’épicier, qui communique avec elle en dessinant des signes sur sa main ouverte. La parole simple semble être anachronique dans ce monde où l’individualité de chacun interdit toute ouverture à l’autre. Les personnages sont  isolés dans les différentes étapes de leurs journées, travaillant, dormant, mangeant. L’omniprésence de la nourriture est singulière : du gardien de parking en surpoids qui ingurgite tout ce qu’il peut pour parer à sa solitude au vieil épicier qui retrouvera le goût de vivre en cuisinant pour Theresa, les aliments apparaissent souvent à la caméra, mais toute saveur leur en est ôtée par la teinte presque sépia de l’image qui donne un ton froid et morne à tout cet univers. Les personnages, perdus dans leurs propres solitudes, se croisent et se répondent sans le savoir, et tout le talent du réalisateur réside dans sa capacité à nous faire ressentir l’universalité d’un même sentiment tout en nous en présentant plusieurs aspects sans relation apparente. Fidèle à un cinéma asiatique méditatif, Be With Me mérite que l’on s’imprègne de son atmosphère subtile pour regarder ensuite d’un autre ½il notre société de communications.