Les amants réguliers

Film français de Philippe Garrel


Lion d'argent de la meilleure de mise en scène, Venise 2005


Par Laurence Bonnecarrère
 
Sortie le 26-10-2005

 

Les plages de la mélancolie

« Les espérances du feu » « Les espoirs fusillés » « Les éclats d’inamertume » « Le soleil des justes » :   l’univers auquel nous introduit  Philippe Garrel   est la fois héroïque et  désabusé, comme en témoignent  les  intertitres  de son film. Ils  nous  donnent  également une idée de l’ampleur de son projet.

Sous les pavés, la plage : au lendemain des événements de  68, une certain nombre de têtes brûlées ont cru pouvoir maintenir en respiration artificielle   l’esprit d’un mois de mai  qui s’était achevé sans laisser aucune perspective  politique  réelle. Que faire ? Fermer totalement  la parenthèse et reprendre le train-train des études ou du boulot,  comme si  rien ne s’était passé ? Une poignée d’intellectuels, d’artistes  et  de marginaux se sont repliés dans des petites communautés  et ont cherché   refuge dans des rêveries  partagées -  fumeries d’opium,  salles obscures,  utopies érotiques.  Le  jeune héros des Amours réguliers, François Dervieux (Louis Garrel),  est  poète mais il ne sera  sauvé ni  par l’écriture, ni par l’amour.
Le destin de cette jeunesse à la dérive    nous touche  sans doute  plus que de raison  parce que Philippe  Garrel  trouve ici  un sujet  à sa mesure,   mais aussi des acteurs en phase avec  ses ambitions esthétiques,   son fils et son père … Entrecroisant   la grande Histoire et l’anecdote,   le réalisateur  filme la décomposition d’un désir   inextricablement érotique  et  politique avec    une   sensibilité qui lui dictent des images d’une intensité éprouvante. Dans la première partie du film (« Espérances de feu » ) de  longs plans-séquences  fiévreux   évoquent sans la moindre  emphase les  irreprésentables nuits  de mai 68,  tandis que  de  virevoltantes  courses poursuites sont saisies  comme sur le vif.   Tout au long du film (trois heures !) la texture  de cette époque  est   restituée  avec une fraîcheur magique : les  accents  et les gestuelles, la musique et les fausses notes,  les  dépits érotiques et les désillusions sans fin.  François rencontre une jeune fille, elle est belle, elle l’aime, elle est la douceur même… 
Lumineux et aride, le cinéma lyrique de Garrel  nous offre des images  inspirées,  et  nous révèle, accessoirement,  un   acteur magnétique, Louis Garrel.  On remarque  aussi  l’humour intermittent du réalisateur, comme  dans cette scène exquise dans laquelle Maurice Garrel se parodie lui-même en  grand père légèrement sénile.   Quant à  la fantaisie onirique des dernières minutes elle vient tempérer  l’amertume de ce  poème singulier  qui n’a payé aucun tribut à l’air du temps.