Gabrielle

Film français de Patrice Chéreau

Avec Isabelle Huppert, Pascal Gréggory


Venise 2005: lion d'or spécial d'interprétation pour Isabelle Huppert


Par Simon Legré
 
Sortie le 28-09-2005

Durée: 1h30

 

L'anamour conjugual

Cet homme a tout. Une situation sociale élevée en ce Paris 1912. Un cortège de certitudes. Et une femme, Gabrielle, docile et spirituelle, mariée à lui depuis dix ans, qui mène la danse de leurs dîners mondains où l'apparat fait loi. Aimante, vous avez dit ? Un jour, Jean découvre une lettre qu'elle lui a adressé : étouffée dans cette forteresse où l'amour n'a jamais eu droit de cité, elle le quitte pour un autre homme à qui elle s'offre aux audaces charnelles que son époux ne lui crédite plus.

L'empire masculin du maître de maison est comme piétiné. Or soudain, la voilà qui resurgit pour lui faire face. Que ceux qui s'attendent à un rapport de force passionnel où la haine est vomie, type Qui a peur de Virginia Woolf ? passent leur chemin. Si Gabrielle comporte son lot de mots-coups et autres regards coups de poignard propres à tout bon déchiquètement conjugal, c'est pour dénuder l'âcreté d'une situation atemporelle : l'absence totale de sentiments. Tous deux ont pourtant bien voulu y croire mais chacun apprendra à ses dépens que cette union était carbonisée depuis le départ. Et cela en devient insupportable. Pour la femme, d'abord, qui revient au logis pétrie d'une tension contradictoire : réifiée par le pacte social qui la lie à son époux et décidée à lui rendre compte de son tour de force existentiel. Oui, elle a cédé à l'appel sexuel car ses sens s'étaient assoupis. Et oui, elle assume. L'opacité de cette héroïne bovaryenne est décelable par le courage dont elle fait preuve en accouchant de la parole. Il faut voir Chéreau lui tourner autour comme un vautour, l'approchant au degré le plus intime lorsqu'elle parvient à mettre de l'huile dans les mots. Cela la déleste d'un poids et lui donne à sortir de l'inavouable. Longue scène de dîner au goût d'aveu où Chéreau se délecte à filmer les paroles de cette femme qui s'est donnée rendez-vous à elle-même, cinglant la virilité à genoux de son époux qui les reçoit comme une écharde en plein coeur. Le théâtre n'est jamais loin, la théâtralité, toujours contournée. Nous sommes bien face à un pur morceau de cinéma qu'aurait pu commettre Bergman. Chéreau ne se prive d'aucune forme de métissage stylistique, alternant fondu au blanc inondant et carton du muet, tandis qu'Eric Gautier transforme ce duel des corps en tableau vivant, entre Klimt et Degas. L'exploration des franges de ce mariage de convention se fait poème funèbre dont personne ne sortira gagnant. Une dernière approche charnelle confirmera la fusion impossible de ces deux naufragés en sursis. Ces coups d'estocades pouvaient-ils être mieux donnés que par deux monstres sacrés ici au pinacle ? Pascal Greggory, le mâle meurtri qui endure cette mise à mort à coups de rictus désabusés. Et Isabelle Huppert, ici rebelle passive, modulée jusqu'au vertige, dont on contemple les déclinaisons de la voix et du visage comme les facettes cachées d'un diamant.