Keane

Film américain de Lodge Kerrigan

Avec Damian Lewis, Abigail Breslin, Amy Ryan


Cannes 2005-Semaine de la critique


Par Simon Legré
 
Sortie le 22-09-2005

Durée: 1h33

 

Vertige paternel

Bizarre, ce bonhomme qui arpente inlassablement les recoins d'une gare. Il sue et suffoque, se gratte convulsivement le corps et alpague les quidams pour les questionner sur sa fille qui aurait été enlevée quelque temps plus tôt. Très vite, une supposition : cet escogriffe apeuré n'est-il pas un paranoïaque ?

Qui sait s'il n'est pas, au fond, un redoutable kidnappeur ? Ainsi, lorsque la voisine de l'hôtel dans lequel il crèche lui demande de garder sa fille le temps d'une absence, on est en droit de craindre le pire. Lodge Kerrigan délaisse les cadrages posés et réfrigérants de Claire Dolan - qui traitait déjà d'une aliénation, sexuelle, celle-là. Il enchâsse son personnage de façon très resserré et ne le lâche pas d'un cil au point que cet étrange antihéros étouffe bientôt le cadre. De ce qui l'entoure (cette ville, qu'on devine être New York), on ne distingue que des fragments brouillés, des contours mal dessinés. Kerrigan traque les frémissements d'un être en perdition qui s'est désigné un adversaire invisible. Qui, du fond de sa nuit intérieure, se cogne à un réel qu'il agresse. On peut être rebuté par la mécanique parfois limitée de cette caméra dardennienne qui ne laisse aucun répit. Mais voir à l'oeuvre un cinéaste semer des indices pour mieux brouiller le chemin de celui qu'il filme vers une paternité retrouvée ou impossible mobilise le regard. Quant à cette volonté obstinée du personnage de se réintégrer sur les rails du socialement correct, n'est-elle pas cousine de Rosetta ?