Laissez-passer

Film français de Bertrand Tavernier

 
   

Par Henri Lanoë

 
 
   

Bertrand Tavernier, dont la passion pour le cinéma est indiscutable, le prouve cette fois-ci en proposant un étrange film sur les conditions de travail dans le cinéma français durant l’Occupation, adaptant les souvenirs de Jean Devaivre (assistant-réalisateur à l’époque) et de Jean Aurenche, déjà scénariste, dont le talent se prolongea après-guerre où il signa bon nombre des films les plus importants de cette période, avec son complice Pierre Bost. Lorsque la Nouvelle Vague déferla, Aurenche et Bost furent dans la ligne de mire des jeunes critiques qui leur reprochèrent d’être parmi les principaux responsables de la fameuse "qualité française" tant décriée à cette époque. Ils passèrent de mode.

Quelques années plus tard, une nouvelle Nouvelle Vague réhabilita Jean Aurenche qui devint un des scénaristes favoris de Tavernier. On peut apprécier la fidélité de ce dernier qui rend hommage, dans ce film, à cet auteur aujourd’hui disparu.

Ces quelques repères historiques paraissent indispensables pour mesurer l’intérêt de ce film qui risque d’échapper à l’immense majorité du public à qui les noms de Louis Née (cadreur), ou d’Armand Thirard (chef op’), ou de nombreux autres techniciens, ne diront pas grand-chose. C’est pour cette raison que je qualifie d’étrange cette entreprise très  "cinécentrée" qui repose sur les difficultés professionnelles d’un assistant réalisateur, Jean Devaivre (qui fût certainement meilleur résistant que grand metteur en scène après la Libération, puisque Le Roi des Resquilleurs, Vendetta en Camargue ou Un Caprice de Caroline chérie jalonnent, entre autres, son oeuvre), coincé entre ses choix patriotiques et la nécessité de gagner sa vie. Tous les protagonistes de cette longue histoire (2h 50) ont réellement existé et portent leur véritable nom. Il se dégage de tout cela un malaise dû à la mauvaise conscience de ces techniciens qui travaillent avec zèle et professionnalisme, mais grâce à l’occupant allemand. Ils ne sont pas vraiment coupables (puisqu’il ne s’agit pas de films de propagande) mais pleinement responsables de ce que le cinéma français va finalement produire de meilleur durant ces années, ce qui explique peut-être l’indulgence de la postérité. Etranges paradoxes de cette période noire et féconde qui a permis l’émergence de tant de nouveaux talents : Becker, Daquin, Clouzot, Bresson, entre autres...

Un phénomène presque analogue a eu lieu en Italie où les jeunes cinéastes, frais émoulus du Centro Sperimentale di Roma fondé par Mussolini, tournaient leurs premiers films à la gloire du régime en place et de son armée victorieuse. Etant provisoirement dans le camp des vainqueurs, les Italiens n’ont pas d’états d’âme et sont fiers de leurs faits d’armes. Il faut voir les films de Roberto Rossellini sur la marine de guerre (La Nave bianca, 1941), l’aviation (Un Pilota ritorna, 1942) ou les tankistes (L’Uomo della Croce, 1943) pour mesurer la volte-face idéologique qui le conduira à Rome, ville ouverte, en 1945. On peut imaginer que, si l’Axe avait gagné la guerre, rares seraient les cinéastes italiens qui auraient abandonné le métier pour aller faire du fromage de chèvre dans les Abruzzes en refusant l’adulation des foules et les flatteries du Pouvoir.

Les Français, matraqués par une débâcle sans précédent, n’étaient pas dans la même situation. Les Allemands étaient leurs vainqueurs, pas leurs alliés, et l’idée de se jeter " dans la gueule du loup " pour travailler ne séduisait personne. Bien entendu, les raisons invoquées pour tenter d’expliquer cette  collaboration  vont paraître suspectes au public d’aujourd’hui qui possède un grand avantage sur les personnages de Laissez-Passer : il sait quand la guerre va finir et qui va la gagner. Le choix en est facilité. C’était moins simple en 1942, lorsque les Allemands occupaient toute l’Europe, campaient dans les faubourgs de Moscou et du Caire, et qu’il fallait quand même faire bouillir la marmite. Tavernier n’élude pas les problèmes soulevés par cette situation et ne transforme pas les professionnels du cinéma en une troupe de résistants héroïques cherchant à dynamiter les plateaux de Boulogne et de Billancourt. Il nous montre comment les angoisses de ces intermittents qui redoutent, comme aujourd’hui, de laisser passer la chance de "réussir", sont décuplées par les circonstances de la guerre, les restrictions, les bombardements, la menace du chômage ou du Travail obligatoire en Allemagne, et fragilisent tous ces gens au moment du choix : vont-ils, oui ou non, accepter les offres de la société allemande de production "Continental", malgré leur répugnance ? Bien sûr, ils sont pratiquement tous gaullistes et ricanent dans le dos des occupants ; mais comme il est finalement plus confortable de tourner des films à Billancourt que des moteurs de Messerschmidt à Düsseldorf, ils préfèrent plutôt se rendre aux Studios, sauf Jean Devaivre qui finira par rejoindre le maquis. Il est évident que la poignée de gens qui travaillaient dans le cinéma durant ces années de privations étaient des privilégiés par rapport au reste de la population. Ces contradictions annoncent déjà la schizophrénie de la gauche caviar qui affiche sa compassion envers les défavorisés tout en menant un train de vie de princes. C’est l’étude de ces hésitations et de ces doutes qui est la partie la plus réussie du film.

La plus faible, selon moi, réside dans la reconstitution historique. Malheureusement, les guerres qui se succèdent "en direct" à la télévision nous montrent trop souvent à quoi ressemble un vrai bombardement pour que celui qui ouvre le film soit crédible : Jacques Gamblin, zigzagant au milieu de pétards fumigènes, dans une rue en décor de studio, ne nous donne guère l’impression de risquer sa vie. Comme dans tous les films d’époque, décorateurs, costumiers et accessoiristes rivalisent pour que tacots et vélos soient au rendez-vous et que les coiffures des dames et les chapeaux des messieurs soient irréprochables, mais tout cela dérape vers le décoratif et le téléfilm de prestige. Il semble difficile de restituer ces années, dans tous ces films sur la guerre et la Résistance qui abondent depuis plus d’un demi-siècle, sans tomber dans les clichés. Reconnaissons que même J.-P. Melville et René Clément, dans leurs meilleurs jours, n’ont pu éviter ce défaut. Une des rares évocations réussies du Paris de l’Occupation reste Mr. Klein, de Joseph Losey, où la sécheresse d’une réalisation sans afféterie évoque admirablement le climat angoissant de cette époque. Est-ce dû au fait que Losey n’a pas connu Paris occupé, ce qui a libéré ses possibilités d’interprétation sans être esclave des souvenirs ? La caméra de Tavernier est plus virevolteuse et, comme il répugne aux champs/contrechamps, il nous balade un peu trop d’un acteur à l’autre dans des mouvements incessants que le format scope rend fatigants à la longue.

Mais ces quelques réserves ne sont pas une condamnation et Laissez-Passer devrait intéresser un large public, d’autant que la vie de Jean Devaivre décolle, au sens propre, vers des aventures de plus en plus épiques et imprévisibles, sans que son travail "officiel" ne s’en ressente. En fait, ce que raconte Tavernier nous concerne tous, quelle que soit notre activité ou l’époque, car nous pouvons tous les jours être confrontés aux dilemmes qui assaillent les personnages de ce film. Et personne ne peut prédire qui va gagner les guerres…

…Ni les procès, puisqu’il semble que la sortie du film soit compromise par la plainte que vient de déposer le nonagénaire Jean Devaivre, reprochant à Bertrand Tavernier de s’être emparé, sans bourse délier, de son histoire en la déformant et en l’écartant du générique où il souhaitait figurer en tant que co-scénariste, ce qui ne paraît pas abusif.

 
         
 


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