Déjà
Vue ?
" Déjà
Vue " : C’est l’expression qu’arborent les affiches
publicitaires des rues parisiennes dans le dernier De Palma. Une
expression évidemment étroitement liée à
l’intrigue de Femme fatale ; mais une expression qu’on
serait assez tenté d’adresser de prime abord au cinéaste,
à l’égard du contenu de son film.
Incorrigible De Palma…
A chaque fois on le lui reproche : la mise en scène
est géniale, mais le scénario… Eh bien il remet le
couvert, le Brian, sans vergogne ! Son scénario pas
vraiment béton est prétexte à traiter, encore
et toujours, de ses thèmes favoris (le voyeurisme et la manipulation),
et à assouvir ses fantasmes les plus chauds. Mais figurez-vous
qu’il y a des gens pour aimer ça. D’autant plus que, comme
toujours, le film est sauvé par la technique magistrale de
" Brillant De Palma ", qui surprend tout de
même à plus d’une reprise. Alors, " déjà
vue ", sa Femme fatale ? Pas si sûr…
Délaissant le Nouveau Monde
après l’échec de Mission to Mars, De Palma est venu en
France tourner sa Femme fatale, grâce au confortable financement
de Tarak Ben Ammar, qui lui a laissé carte blanche. Du coup il a laissé
libre cours à ses fantasmes et, pour se faire plaisir, s’est lâché
niveau sexe et clichés, en oubliant un peu l’efficacité dramatique.
Efficacité globale, c’est entendu, car le film regorge de scènes
spectaculaires – un film de De Palma sans morceau de bravoure, ça n’existe
pas : la virtuosité affichée est une des marques de fabrique
de son cinéma. Quoi qu’il en soit, il apparaît évident qu’il
a conçu son script autour d’idées très visuelles et de
scènes qu’il tenait à tourner.
La première est probablement
cette improbable étreinte lesbienne dans les toilettes du palais des
Festivals de Cannes. Le saphisme : voilà un fantasme dont De Palma
n’avait, si je ne m’abuse, encore jamais traité. Il a probablement laissé
de côté ses inhibitions à cet égard, voyant que c’était
aujourd’hui très tendance… J’ai en tête l’excellent Bound
des frères Wachowski, mais surtout le somptueux Mulholland Drive
de David Lynch – film auquel on pourrait comparer Femme fatale à
plus d’un égard. En effet, au-delà de la fascination pour l’amour
au féminin pluriel, De Palma rejoint Lynch sur plusieurs points, comme
la mise en abîme onirique laissant volontairement floue la cohérence
de la (dé) construction de la réalité. Lynch n’est d’ailleurs
pas le seul cinéaste auquel cette Femme fatale fait penser :
ce Paris insolite, mystérieux et malsain dans lequel De Palma se complaît
n’est pas sans évoquer Polanski. Polanski, chez qui on avait déjà
vu le motif de l’Américain perdant sa femme à Paris (Frantic),
chez qui on avait déjà vu Peter Coyote (Lunes de fiel)
— et dont Tarak Ben Ammar avait d’ailleurs produit Pirates.
Mais bien loin de plagier ces
deux singuliers auteurs, De Palma s’approprie certains de leurs thèmes,
qu’il adapte à sa sauce. Il les entremêle donc de voyeurisme et
de manipulation. Mais Femme fatale est un film de De Palma pour bien
d’autres raisons. Plans séquences insensés, split-screens virtuoses
et autres prouesses techniques sont autant de composantes de la grammaire depalmienne.
Le lyrisme au bord du ridicule et ce brin de mauvais goût (qui fait que
ses films vieilliraient mal s’ils n’acquéraient le charme du kitsch)
sont tout aussi familiers aux habitués du cinéaste.
Pas mal de déjà-vu,
donc. Et pourtant quelque chose a changé chez Brian De Palma. Un parfum
résolument insolite flotte autour de son film qui, plus qu’il ne se déroule,
s’étire de manière exemplairement fluide (avec l’évidence
du simili-Bolero-de-Ravel de Riyuchi Sakamoto, qui accompagne la spectaculaire
séquence d’ouverture), mais bizarre. Femme fatale est un De Palma
paranormal — dans plusieurs sens, mais n’en disons pas trop. Toujours est-il
que, plus proche du film d’atmosphère que du thriller efficace, le film
est à l’évidence moins " américain "
que ses précédents. Plus " européen ",
peut-être. Mais De Palma n’est pas Polanski. A trop sophistiquer la mise
en scène d’un scénario imparfait, il en oublie parfois de faire
fonctionner son film. Tandis que celui-ci flotte, les personnages passent, et
rien ne prend chair – surtout pas l’émotion. Il pourra toujours rétorquer,
vu le retournement final, que c’est normal, voulu et cohérent. N’empêche.
Le spectateur qui n’accepte pas de se perdre sans mesure dans son tourbillon
de faux-semblants, plus lancinant que d’ordinaire, est bon pour l’ennui. Le
sexe et l’humour ne font rien à l’affaire.
La distribution internationale
est quant à elle assez inégale. Malgré de bons éléments
(Edouard Montoute et Thierry Frémont chez les Français, Peter
Coyote – remarquable – chez les Américains), elle a du mal à fonctionner,
à créer une alchimie. En fait, les acteurs semblent avoir été
un peu oubliés. Même Banderas, pourtant excellent, donne l’impression
d’avoir fait une vague apparition. La seule à être là, bien
là, c’est Rebecca Romijn-Stamos. C’est elle qui incarne la femme fatale
de cette relecture moderne du film noir, qui rappelle que l’âge d’or hollywoodien
(ah ! que les années 40 avaient plus de classe…) est définitivement
révolu. Une femme fatale ? Une garce, oui ! Une " salooope ",
comme dirait le méchant Eriq Ebouaney – qui devrait tout de même
surveiller son langage : à force de virulents " putain ",
il énerve et ne convainc pas en vilain de service. Et comment elle est,
Rebecca, en femme fatale ? Une chose est sûre : on imagine mal
la fragile Uma Thurman, originellement pressentie, dans son rôle – ce
qui est plutôt bon signe. Mais à part ça ? Ben… elle
est bonne, quoi ! serait-on tenté de dire si le mot n’avait pas
une connotation misogyne.
D’ailleurs le film relance allégrement
le débat : De Palma est-il misogyne ? On le sait bien :
il a choisi son actrice uniquement parce qu’elle est " drop dead
gorgeous " — c’est lui-même qui le dit… Mais vénérer
le corps des femmes est-il si mal ? Cela équivaut-il vraiment à
déprécier LA femme, à ne la considérer que comme
un objet ? Sans oublier que dans ses films, les femmes sont toujours soit
des nunuches, soit des salopes… Bon. Probablement des relents machistes de son
côté latin : d’origine italienne, De Palma semble aimer filmer
les hispanos virils, du Montana de Scarface au Carlito de L’Impasse
(à noter qu’ils sont tous les deux joués par un italo, Al Pacino…) -
de même que, comme son ami Coppola, il manifeste un goût prononcé
pour la tragédie flamboyante, type opéra italien. Mais une chose
est sûre : il aime les femmes, et il les filme comme personne. Alors
où va-t-il chercher ses personnages féminins ? " In
my dreams… ", pourrait, à l’instar de la femme fatale de
son dernier film, répondre De Palma. Sacré Brian !