Décryptage

Film français de Jacques Tarnero
et Philippe Bensoussan

Sortie le 22-01-2003
Documentaire
 
   

Par Stéphane Durin


Durée: 1h40

 
 
   

Il y a, dans nos livres d’histoire, ce dessin mémorable: une famille réunie, soucieuse de ne pas se déchirer - de ne pas " en parler ". Puis un second: des chaises renversées, des verres répandus. Ils " en ont parlé ". Le conflit israélo-palestinien est sans doute notre affaire Dreyfus, autour de laquelle se nourrissent les passions et s’invectivent les clercs. Dans la dite affaire, il y avait une victime, le capitaine déchu, et un bourreau – un camp jaloux de l’honneur et l’infaillibilité de l’armée. Certains soutiennent que les palestiniens sont les victimes, et Israël le bourreau (ou l’inverse). Décryptage, en citant l’heureuse distinction effectuée par Albert Camus entre le drame et la tragédie, s’efforce de nuancer. Le drame, selon Albert Camus, met aux prises le bien et le mal. La tragédie les confond – les protagonistes sont à la fois victimes et bourreaux. Pour J. Tarnero et Ph. Benssoussan, le conflit au Proche-Orient est une tragédie, ce que les défenseurs de la cause palestinienne ne voudraient reconnaître. C’est à ces derniers que s’adresse notamment cet amer et passionnant Décryptage.

Tarnero nous l’a confié, le film a pour point de départ une colère longtemps contenue: le traitement de l’intervention israélienne au Liban par les médias occidentaux - un journaliste français, nécessairement au fait de la charge dramatique de l’expression, utilisera par exemple l’expression de " solution finale ". Usage symptomatique pour J. Tarnero et Ph. Bensoussan, révélant l’impossible objectivité à l’égard d’Israël. Conviction renforcée par le traitement médiatique de la seconde Intifada. Leur film se veut un essai, un cri de rage et de dépit - un pamphlet comme le revendique J. Tarnero. Décryptage l’est effectivement: c’est à la fois sa force et sa faiblesse. Il a la vigueur, la fermeté, la force de conviction des éditoriaux. Il en a également l’impatience, l’emportement, les jugements fragiles car lapidaires. Le propos est ouvertement engagé, donc partial – les auteurs ne s’en défendent pas. Il s’appuie sur des faits, des témoignages, des croquis démontant les supercheries. C’est une opinion si scrupuleusement étayée qu’elle déborde sa nature. Un tel souci de prouver se veut-il seulement opinion? Ou s’agit-il d’une précaution d’usage, voire de fausse modestie masquant une prétention à la vérité?

La thèse du documentaire: que les médias ne font pas leur travail – rendre objectivement compte des faits, chose irréaliste, mais vers laquelle, c’est entendu, il conviendrait de tendre. Que les intellectuels occidentaux (et surtout français) sont pathologiquement dévoués à la cause palestinienne. Que les dirigeants palestiniens sont les principaux responsables de la dramatique situation de leur peuple. Et in fine que l’Europe n’est en paix ni avec sa conscience, ni avec ses démons (à l’égard du Tiers-monde et des juifs). Les exemples abondent: la visite de Sharon, à laquelle est attribuée la déclenchement de la seconde Intifada, et dont Y. Arafat aurait été prévenu, une semaine auparavant, par E. Barak. La mort du petit Mohamed, érigé en symbole de la barbarie israélienne – J. Tarnero et Ph. Bensoussan rappellent que le père et le fils étaient entre deux feux, il est donc tout à fait possible que la balle ait été palestinienne. La couverture de Libération montrant un visage ensanglanté, et un soldat israélien hurlant sa haine – il s’agissait en fait d’un civil israélien que secourait le soldat en question. Ce répertoire (non exhaustif) d’erreurs grossières est, selon les auteurs, révélateur d’un parti pris médiatique en faveur des palestiniens, afin notamment de grossir les traits d’un opposition complexe. Plus inquiétant, selon les réalisateurs, le traitement passionnel du conflit par une presse écrite réputée. Et même si critiquer Le Monde est, depuis longtemps, l’activité favorite de ses lecteurs (Jean Pierre Léaud dans Domicile conjugal, en 1972: " tu te rends compte, écrire ça dans Le Monde… "), l’accusation est plus troublante. Surtout si, comme l’affirme un universitaire israélien, le quotidien en question est l’unique source d’information de l’intelligentsia française.

Les documents de Décryptage sont passionnants – Arafat s’offrant un triomphe romain après l’échec de Camp David, des enfants palestiniens s’exerçant aux attentats-suicides sous le regard dévoué de leur institutrice. On ressent le même plaisir flatteur que nous offre parfois Arrêt sur image: la mise à nu des manipulations, de la bêtise des médias, de la crédulité de ceux qui les croient. Mais si l’exposition des faits (et des méfaits) est à la fois maligne et consciencieuse, l’interprétation des faits n’emporte pas autant la conviction. Faut-il croire à cette immense conspiration qui unirait l’AFP, Le Monde, les " intellectuels français ", les " médias ", le " Tiers monde ", ensemble surréaliste attisant le conflit et couvrant les palestiniens d’honneurs, et les israéliens d’opprobre? Première difficulté, l’utilisation de catégorie molle comme " intellectuel français ", qui, si l’on recueille les récents griefs à son encontre, serait à la fois " droit-de-l'hommiste ", réactionnaire, intoxiqué par la propagande du Monde, socialo-communiste et à la solde du MEDEF. Ce qui tendrait à montrer que l’intellectuel français est un peu tout cela, donc schizophrène ou plus sérieusement, n’existe pas en tant que catégorie identifiable. Difficile, donc, de souscrire à l’hypothétique manipulation d’un ensemble évanescent – manipulation à laquelle échappent bien entendu les intervenants de Décryptage. Les médias ensuite. Que les médias soient avides de sang, de larmes et d’audimat, est une plate évidence. Que tout événement, pour être couvert avec profit, se doit d’être simplifié, l’est autant. Que la télévision n’appelle guère esprit critique et nuance: chose entendue. Symptôme de quoi? De l’inconscient occidental?

Ou plus simplement de la nature des médias? Que des médias s’apitoient sur des enfants, et fustigent une armée richement dotée, est-ce surprenant, et surtout signifiant quant à notre perception de l’Etat d’Israël? Car une thèse sous-jacente de Decryptage est que l’occident est rongé par la culpabilité. Culpabilité à l’égard du tiers monde, et notamment de l’Algérie. D’où un égard plus appuyé pour les palestiniens, qui dans l’inconscient français, synthétiseraient à la fois les algériens torturés, et le tiers monde colonisé. Culpabilité également vis-à-vis du peuple juif, incarnation de la souffrance, auquel on dénierait le droit d’être autre chose que la nation des opprimés. D’où l’indignation, suscitée par la répression du gouvernement Sharon. D’où, a contrario, les silences à l’égard de la politique russe en Tchetchénie. Mais n’est pas davantage la nature démocratique d’Israël, plus que l’identité de son peuple, qui pose problème? L’écart entre les principes et la pratique qui interpelle? Plus que d’un ressentiment à l’égard de l’autre, ne s’agit-il pas d’une incompréhension à l’égard d’un semblable? Pourquoi dénier aux " occidentaux " le droit de lire le conflit à travers le prisme des valeurs démocratiques?

Dernière difficulté, l’image que donne le film des palestiniens – proprement calamiteuse. Comme si J. Tarnero et Ph. Bensoussan ne tenaient pas leur engagement: montrer que le conflit est une tragédie, non un drame. Arafat ne serait pas seulement un piètre négociateur (on le savait), c’est une icône prônant les attentats suicides à la télévision, vantant l’abandon de la parole donnée. Les palestiniens: un peuple fanatisé. Les israéliens: des pacifistes trompés par le machiavélisme de leurs adversaires. Pourquoi pas. Mais sommes-nous encore dans la tragédie, dans la complexité? Décryptage laisse un arrière goût proprement dramatique. C’est un pamphlet nous répéta J. Tarnero. Et c’est tout le problème d’un film qui aborde de façon passionnelle une question inextricable, car justement trop passionnelle. Peut être faut-il du noir pour faire du gris. Ce que répondraient exactement les inconditionnels d’Arafat, et les zélateurs de Sharon. C’est certain: notre affaire Dreyfus. Une tragique affaire Dreyfus. Décryptage " en a  parlé " avec talent, minutie, et outrance.

 
         
 


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