Carnages

Film français de Delphine Gleize

Avec Lucia Sanchez, Angela Molina, Chiara Mastroianni, Jacques Gamblin, Lio…

Sortie le 13-11-2002
Festival de Cannes 2002 – Sélection officielle "Un certain regard" - Prix de la jeunesse
 
   

Par Christophe Litwin


Durée: 2h10

 
 
   

De chair et d’espace.

Carnages est le premier long métrage de Delphine Gleyze (29 ans), ancienne élève de la Fémis. On ne peut pas encore parler de chef d’oeuvre, mais le film dévoile surtout un véritable génie de la mise en scène, et une grande intelligence dans le scénario.

Contrairement à ce que le titre laisserait volontiers croire, Carnages n’est pas une histoire de massacre. C’est le croisement de plusieurs apprentissages. Plus exactement, il s’agit d’apprentissages de la vie dans ses joies comme dans sa dureté et sa violence, à travers la chair – aussi bien humaine qu’animale.

La mise en scène rend sensible l’expression des différences entre ces apprentissages par la chair, grâce, non seulement à un jeu subtil sur les couleurs, les relations imprévues entre les personnages, mais surtout à une attention extrême à la géométrie des lieux et des espaces. L’apprentissage par la chair est ainsi, en particulier, l’épreuve des possibilités de déplacement dans un espace incertain, pourtant déterminé selon des lois très précises – dont la transgression blesse la chair. Il s’agit de trouver sa place, sans doute avec la distance nécessaire dans un espace qui n’est pas immédiatement familier, et qui n’est jamais définitivement sien, étant toujours en rapport à la chair d’un autre.

Ainsi, l’exemple même de cet apprentissage, par la chair, de la relation à l’autre (à la chair de l’autre) dans un espace déterminé, est-il la corrida qui ouvre et clôt le film. Le torero et le taureau apprennent bien à se mouvoir dans l’espace si particulier de l’arène, et tout manque de maîtrise des règles du mouvement dans ces conditions marque immédiatement la chair de façon indélébile – risque de virer au carnage.

Cette expérience de la chair de l’autre, et de la possibilité de sa marque indélébile sur la nôtre, ainsi que des peurs que suscite cette incertitude, se retrouve presque dans la totalité des scènes du film, mais appréhendée d’une manière toujours renouvelée. Ainsi, trouvera-t-on sans doute un parallèle curieux entre la corrida, l’entrée sur scène durant une audition d’une actrice pleine d’incertitude, un philosophe dans une patinoire ou encore une petite fille de quatre ans jouant avec un dogue allemand faisant trois fois sa taille…

Il n’est pas possible de présenter ces histoires de manière exhaustive. En revanche, une des clefs du film – comme une de ses limites – réside sans doute dans la compréhension du rôle du taureau, autant dans la corrida, que dans le reste du scénario.

Le taureau est, selon Delphine Gleyze, l' " animal qui ne tue pas pour manger ", mais seulement pour affirmer son territoire, celui qui par sa seule présence dans l’espace impose à l’homme de trouver la juste distance, le juste mouvement… C’est parce que le taureau est l’animal qui impose ce respect, aussi bien que la nécessité de trouver sa place dans une configuration et un lieu géométrique particuliers, qu’il forme, selon la réalisatrice, le lien entre toutes les histoires du film.

Cette chair découpée, et dont les divers morceaux sont expédiés tous azimuts pour des fins diverses, constitue paradoxalement le corps du film, tandis que les autres histoires en constituent les membres. La chair du taureau est l’élément qui met symboliquement chaque personnage devant la nécessité de trouver sa place dans un espace, avec ou contre l’autre, sous peine de l’expérimenter de sa chair, jusque dans l’accident mortel.

Mais, même si l’idée est ingénieuse, et donne lieu à une excellente exploitation visuelle, il reste difficile de donner au film une cohésion suffisante à partir de ce qui n’a plus d’unité : le corps ou le tronc du film, ce qui devrait en relier les différents membres, est précisément un corps haché. Le corps inerte et fragmenté d’un animal n’est plus véritablement une chair, mais une viande qui a perdu ce qui l’animait, faisait son unité organique. C’est certes intéressant, dans la mesure où cette altération est le devenir morbide de ce qui était chair, mais il est difficile de faire reposer l’unité d’un film au sujet de la chair sur de la viande dépecée.

C’est là une des seules limites de ce film et du scénario : le lien paraît parfois trop inorganique, lâche, voire artificiel pour qu’on sache vraiment quelle histoire a vraiment une part essentielle. De fait, le spectateur, ne voyant plus clairement la nécessité de telle scène plutôt que telle autre, a parfois une impression de longueurs et d’ajouts inutiles. C’est un peu dommage, même si Carnages reste une belle réussite.

 
         
 


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