Inland Empire

Film américain de David Lynch

Avec Laura Dern, Jeremy Irons, Justin Theroux, Harry Dean Stanton

Sortie le 07-02-2007
Projeté hors compétition à la Mostra de Venise 2006
 
   

Par Laure Becdelièvre


Durée: 2h52

 
 
   

Empire sans fond

Difficile de parler d’un monstre tentaculaire de près de 3 heures, orgie d’images et de sons, de références et d’autoréférences, d’ondes infralogiques et subliminales qui assomment le spectateur en quête de sens. Difficile sans recul, et sans avoir visionné le film au moins une seconde fois. Quoi d’étonnant puisque nous voilà devant le nouvel opus de David Lynch, INLAND EMPIRE (avec majuscules, s’il vous plaît). Nouvel opus, plus radical et tortueux encore que ses prédécesseurs. Et par là même, peut-être, moins séduisant à première vue parce que moins esthétisant et léché. La faute à la caméra DV diront beaucoup… Et pourtant.

On entre dans le film à tâtons, sommé de se laisser investir par une fiction déjà très fragmentée : un projecteur de cinéma qui creuse son sillon ; un couple de fantômes au visage flouté dans une chambre de passe polonaise ; une brune qui pleure à chaudes larmes devant sa TV où trois lapins absurdes se donnent la réplique… D’emblée, le ton est donné. Et puis, comme par magie, le soleil se lève, avec la promesse d’une petite heure de calme, de calme narratif avant l’inéluctable tempête. Une petite heure où l’on croit reconnaître l’amorce d’une intrigue que le synopsis du dossier de presse avait gentiment daigné nous résumer : « Une histoire de mystère. Au coeur de ce mystère, une femme amoureuse et en pleine tourmente. » Beau programme. D’autant que celle qui nous apparaît alors n’est autre que la lumineuse Laura Dern, campant une actrice en quête de gloire sur laquelle un réalisateur (Jeremy Irons, double raréfié de Lynch) jette son dévolu. Mais au fur et à mesure du tournage, le film se révèle être le remake d’une oeuvre inachevée dont les deux acteurs principaux ont été mystérieusement assassinés. Commence pour l’actrice Nikki Grace une angoissante odyssée dans les tréfonds de la paranoïa et de la culpabilité. Avec toute la prudence que requiert pareille tentative d’interprétation…

En fait, le film avait déjà depuis bien longtemps basculé. Le surgissement de l’inattendu au beau milieu du quotidien d’une Amérique sans histoires se fait dès le prologue, où la banale visite de courtoisie d’une voisine sortie tout droit de Desperate Housewives se mue très vite en diabolique oracle : «et si aujourd’hui était demain ?» Le film n’a pas eu le temps de s’installer qu’ainsi se creuse, dans l’espace-temps, une vertigineuse brèche où l’héroïne est happée, ouvrant sur une quatrième dimension qui emporte avec elle, à rebours, tout le début du film. A se demander si c’était bien «aujourd’hui» ce jour fatal qui précédait « demain », un « endemain bleu» (c’est le titre du film qu’il s’agit de tourner) bien trompeur qui de rêve se transforme vite en cauchemar. Si Mulholland Drive dépliait les facettes du rêve de toute-puissance et du désir de devenir l’autre, INLAND EMPIRE nous emporte plutôt du côté de l’autre, de celui qui possède et qui a peur de perdre, de perdre en fautant. Nikki Grace est rappelée à l’ordre à plusieurs reprises : à l’acteur tu ne succomberas point, et ton mari tu ne tromperas point. Evidemment, il suffit d’interdire pour créer un désir, un désir coupable qui va hanter les cauchemars de Nikki/Sue. Délirant sur les funestes prophéties d’un conte polonais, l’actrice se rêve en prostituée et se transporte en Pologne où se rejoue, comme en gigogne, maintes scènes de trahison et d’assassinat. Tout se démultiplie à mesure que la rêveuse progresse, entraînant le spectateur dans un kaléidoscope de saynètes et de personnages qui brouille tous ses repères.

Avec ce nouvel objet protéiforme, le maître de l’unheimlich («inquiétante étrangeté») poursuit en la radicalisant l’exploration obsessionnelle de l’âme humaine qui l’occupe depuis ses débuts cinématographiques. Loin d’amorcer un tournant dans la filmographie de Lynch, INLAND EMPIRE propose comme une synthèse de ses obsessions et névroses, un palimpseste-bilan, sans la rationalité préjugée de l’exercice : comme si l’on avait enfermé dans une boule de verre toutes ses précédentes fantasmagories, qu’on avait secoué énergiquement cette boule, et que l’ensemble anarchique de visions était retombé en flocons de neige sur la surface sensible du film. Une surface filmique régie par ses propres lois de gravité, qui sont les lois de l’univers lynchéen.

Des recoins et ruelles de Los Angeles aux rues désertes d’une ville de Pologne, on retrouve ainsi tous les thèmes favoris du délirant démiurge : goût pour l’étrange et les énigmes ; mises en abyme ; dédoublement de personnalité ; abolition des frontières entre fiction et réalité, présence et absence, rêve et cauchemar, espace et temps ; exploration du côté sombre d’Hollywood et du rêve américain ; attrait pour l’érotisme et les vices cachés ; obsession des rideaux et des décors de spectacle, etc. Mieux, INLAND EMPIRE regorge d’autocitations lynchéennes qui font du film une immense mise en abyme sans fond : exploitation presque vampiresque de Laura Dern, icône de Blue Velvet et Sailor et Lula ; réapparition de Justin Theroux après Mulholland Drive ; reprises fragmentées de Rabbits (série de courts-métrages diffusés par Lynch sur son site Internet en 2002, où parmi les trois lapins vivant, au dire de leur créateur, «dans un mystère effrayant», on retrouve les deux héroïnes de Mulholland Drive, Naomi Watts et Laura Harring) ; démultiplications de brunes et de blondes s’embrassant sur fond hollywoodien qui ne peuvent pas ne pas rappeler Mulholland Drive ; résurgences de Twin Peaks (depuis le parachutage de l’actrice Grace Zabriskie jusqu’à l’errance fantomatique du mari suspicieux, en passant par le retour d’Harry Dean Stanton, acteur également dans Sailor et Lula et Une histoire vraie) ; fugace apparition de The Amputee (l’unijambiste) ; reprise sous forme codée de l’énigmatique titre axxon.n, série destinée à être diffusée sur Internet qui n'a jamais vu jour… Longue descente aux enfers de l’imaginaire humain, INLAND EMPIRE est avant tout pour Lynch l’exploration de son propre empire intérieur. N’est-ce pas lui finalement le véritable rêveur ?

INLAND EMPIRE est donc aussi, effet de miroir inévitable, une interrogation sur son propre support. Un support dont Lynch radicalise l’utilisation en choisissant la DV, au détriment de la pellicule dont la «mort» annoncée n’est sans doute qu’un prétexte: abandonnant la rigueur esthétisante de ses deux précédents films (Lost Highway et Mulholland Drive), au prix peut-être de perdre une partie de son public (ceux que la beauté iconique des tableaux maintenait encore dans le confort de l’universalité du goût), Lynch explore les zones de flou, d’imperfection et même de laideur qui affleurent aux bords de l’image vidéo. C’est là intégrer, dans son support même, l’exploration des contradictions de l’être humain. Lynch semble ainsi chercher à imprimer les paradoxes du rêve aussi bien sur sa bande que dans le jeu de son actrice, proposant à l’écran une sorte de no man’s land où sans cesse l’image hésite, entre la sublimation onirique de la pellicule et l’agressivité réaliste de la vidéo. A l’image de son personnage féminin: guère ménagée par les rafales de gros plans, Laura Dern porte une grâce très paradoxale, étrangement menacée par la vulgarité (dans sa démarche et ses poses notamment), une beauté fragile que vient souvent creuser un visage grimaçant. Objet onirique sous toutes ses coutures, le film oscille sans cesse entre la négation des tabous et le déploiement de mécanismes auto-défensifs. Aussi est-il contaminé par toute la liberté, la vulgarité, le grotesque, la violence et l’absurde dont s’autorise le rêveur, acteur et spectateur tout à la fois. Si l’écriture du rêve est portée ici à son paroxysme, l’expérience cinématographique aussi.

Et si INLAND EMPIRE n’apparaît pas d’emblée comme un chef-d’oeuvre (sa longueur étant sur le moment pour le moins éprouvante), une digestion de quelques jours en fera ressortir toute la densité et le génie.

 
         
 


Le Semeur

Carré 35

Le maître est l'enfant

Le Jeune Karl Marx

Des Rêves sans Etoiles

BARRY SEAL American Traffic

Gabriel et la Montagne

Que Dios nos perdone

La Colle

Un vent de liberté

Une femme fantastique

Des Plans sur la Comète

K.O.

Le Christ aveugle

Cessez-le-feu

L'Homme aux mille visages

Corporate

LONDON HOUSE

Traque à Boston

Citoyen d honneur

Les Fleurs bleues

Nous nous marierons

LUMIERE !

Corniche Kennedy

La Mécanique de l'Ombre

La grande Muraille

Ouvert la Nuit

Nocturnal Animals

Fais de beaux Rêves

Go Home

Le Voyage au Groenland

Theeb

ABLUKA (Suspicions)

TANNA

Les Beaux Jours d'Aranjuez

La Philo vagabonde

DOGS

Brooklyn Village

CLASH

Sieranevada

Juillet Août

Sur quel pied danser

The Witch

Montanha

The Whole Gritty City

TOUT s'accélère

Paulina

Free to Run

Volta a Terra

Médecin de campagne

Jodorowsky s Dune

Le Chant du merle

Room

Des nouvelles de la planète Mars

Tempête

Ave, César

Sleeping Giant

El Clan

La Terre et l'Ombre

Steve Jobs

45 ans

J'avancerai vers toi avec les yeux d'un sourd

Danish Girl

Je vous souhaite d'être follement aimée

La Fille du patron

A peine j'ouvre les yeux

My skinny Sister

BELLE et SEBASTIEN l'aventure continue

Dis Maîtresse !

Je suis un soldat

Capitaine Thomas Sankara

Le fils de Saul

ERTAN ou La destinée

Edmond, portrait de Baudoin

Ni le Ciel ni la Terre

Red Rose

Des Apaches

Le Retour de Fabiola

Une Seconde Mère

L'année prochaine

Le Monde de Nathan

Titli, une chronique indienne

L'ECHAPPEE A la poursuite d'Annie Le Brun

Le Tournoi

10.000 km

Les Optimistes

Le Dos Rouge

Une Belle Fin

JACK

Arnaud fait son 2e Film

NINGEN

BLIND

ANTON TCHEKHOV 1890

Le Dernier Coup de marteau

Le Grand Musée

Things people do

Les Merveilles

Rendez-vous à Atlit

Juillet de sang

Zouzou

Terre battue

Amours Cannibales

Ceci est mon Corps

De la Neige pour Noël

POLE EMPLOI, ne quittez-pas !

Mary Queen of Scots

' 71

The Boxtrolls

HERITAGE FIGHT

SHIRLEY visions of reality

HIPPOCRATE

MAESTRO

Les soeurs Quispes

Bird People

MICHAEL HANEKE profession Réalisateur

May in the Summer

Night Moves

Melaza

BABYSITTING

Conversation animée avec Noam Chomsky

La Braconne

Dancing in Jaffa

47 Rônin

Closed Circuit

DARK TOUCH

La Femme du Ferrailleur

Bethléem

C'est eux les Chiens

TONNERRE

MINUSCULE La Vallée des Fourmis Perdues

All is lost

Blank City

Je fais le mort

The Lunchbox

Henri

Amazonia

Une femme douce

Prince of Texas

Avec Dédé

Omar

Shérif Jackson

VANDAL

Papa vient dimanche

Frances Ha

La Communauté du feu rouge

L'Autre Vie de Richard Kemp

Liv & Ingmar

Une Vie Simple

MUD Sur les rives du Mississipi

La Sirga

Les Lendemains

La Playa D.C.

Oblivion

Le Repenti

Amour et Turbulences

Cloud Atlas

PIERRE RABHI Au Nom de la Terre

Camille Claudel 1915

Mystery

40 ans, mode d'emploi

FLIGHT

Des Abeilles et des Hommes

Elefante Blanco

Antiviral

Tu honoreras ta mère et ta mère

Pas très normales activités

Hiver Nomade

Wadjda

Blancanieves

Rendez-vous à Kiruna

Mariage à Mendoza

Mon père va me tuer

Par amour

Une Estonienne à Paris

Le Monde de Charlie

TOMI UNGERER L'esprit frappeur

ANNA HALPRIN - Le Souffle de la Danse

MARINA ABRAMOVIC The Artist is Present

Héritage

Les Invisibles

Les Cinq Légendes

The Brooklyn Brothers

Little Bird

La Chasse

VILLEGAS

Une Famille Respectable

La Vierge, les Coptes et moi

Vous n'avez encore rien vu

COMPLIANCE

For Ellen

Le Jour de la Grenouille

BOY

THE WE AND THE I

Summertime

El Campo

Une seconde femme

Les Femmes du Bus 678

Contrebande

L'Amour et rien d'autre

Tue-moi

Querelles

La Nuit nomade

Perfect Sense

La Terre outragée

30 Beats

Aloïs Nebel

OSLO 31 Août

Sécurité rapprochée

EN SECRET

Jeux d'été

Une Bouteille à la Mer

Tatsumi

Hanezu l'esprit des Montagnes

Another Happy Day

ELLES

J.EDGAR

L'OISEAU

Le Projet NIM

Take Shelter

LE HAVRE

Corpo celeste

Echange standard

Hugo Cabret

Hell and back again

Le Voyage extraordinaire

Sweet Grass

MISSION : IMPOSSIBLE Protocole fantôme

Des Vents contraires

Shame

Footnote

Americano

Le Chat Potté

Le Casse de Central Park

Sleeping Beauty

Jeanne captive

Michael

Bonsaï

Mon pire cauchemar

Polisse

The Artist

DRIVE

We need to talk about Kevin

Habemus Papam

Trois fois vingt ans

Mes Meilleures Amies

Happy, happy

Les deux chevaux de Gengis Khan

La Mujer sin Piano

Balada Triste

Une séparation

Le Complexe du Castor

Into Eternity

Des filles en noir

Le Secret de Charlie

 
   
> Sommaire des critiques
> Carnet de notes
> Version imprimable

> Notes de la rédaction
   L. Bonnecarrère Très favorable
   L. Becdelièvre Favorable
   J. Kessler Favorable
   A. Jurkiewicz-Renevier Favorable
   E. Heymes Très favorable