Le Seigneur des Anneaux

Film néo-zélandais de Peter Jackson

 
   

Par Raphaël Lefèvre

 
 
   

Après plus d'un an de travail avec quelque cinq équipes de tournage,
Peter Jackson, l'ovni néo-zélandais, nous livre enfin le premier tiers du
fruit de son intense labeur : le premier volet de la trilogie de Tolkien -
un roman réputé inadaptable qui avait donné en 1977 à un dessin animé décevant.

Une chose est sûre : pour apprécier pleinement le film, il faut
accepter de se plonger sans retenue dans un autre univers, l'univers
populaire de l'heroic fantasy. Un monde immémorial et féérique peuplé de créatures merveilleuses, où le Mal lutte sans répit contre le Bien, où se côtoient des villages kitsch respirant la joie de vivre et des tours ténébreuses enfermant d'infâmes sorciers... Peter Jackson a tout fait pour favoriser l'immersion du spectateur dans un univers crédible : tout, dans son film, fait preuve d'un volonté de réalisme.
A la différence d'Episode I ou d'Harry Potter, tout (ou presque, comme nous le verrons plus tard...) donne véritablement l'impression d'être là, devant nos yeux, presque palpable. Jackson transcende l'impression de déjà-vu - Tolkien a tellement été pillé au cours de ce demi-siècle, des films (Willow) aux jeux vidéo en passant par les romans d'heroic fantasy et les jeux de rôles, en nous faisant ressentir le plaisir incroyable d'être réellement immergé dans ce monde, d'y croire. Les effets spéciaux, en effet, sont formidables (à quelques exceptions près, que nous verrons plus tard...).

Et en même temps Peter Jackson a le mérite non négligeable de n'avoir pas sacrifié le scénario à leur profit. Au début, par exemple,
on est terriblement intrigué par la façon dont Jackson a bien pu faire ces petits Hobbits avec des acteurs de taille normale, et puis on oublie vite, tellement c'est bien fait et on est emporté par le souffle de l'histoire.
Celle-ci, terriblement bien écrite, est menée avec un sens du rythme
remarquable. Et là où Harry Potter nous donnait la fâcheuse impression d'être effectivement la transposition au cinéma d'un livre populaire dont il suivait mollement l'enchaînement (quelques passages du bouquin ayant tout de même été sacrifiés, il fallait le faire !),
Le Seigneur des Anneaux
prouve qu'il est un film à part entière,
qui a pris son indépendance par rapport au livre auquel il rend hommage, qui fonctionne à merveille sans lui et qui a de quoi plaire autant aux néophytes qu'aux fans les plus aguerris. Ces derniers devraient aisément pardonner les quelques libertés que Jackson a prises par rapport au roman, tant elles contribuent à ce que le film tienne la route en tant que film.

Ainsi seront-ils surpris par une construction narrative différente de
celle du livre mais plus efficace au cinéma, le personnage d'Arwen
(Liv Tyler) légèrement étoffé et, par contre, la disparition de plusieurs
personnages, comme Tom Bombadil. Mais les explications de Peter Jackson et de ses co-scénaristes (sa compagne Frances Walsh et la dramaturge Philippa Boyens) sont plutôt convaincantes. A propos d'Arwen, Jackson déclare : "Afin de montrer l'essence de son histoire d'amour avec Aragorn, (...) nous avons trouvé [dans l'appendice qui relate l'histoire d'Aragorn et Arwen] la matière qui nous manquait et nous l'avons incorporée à l'intrigue. Nous n'avons pas trahi Tolkien." (Studio n° 174). Concernant les personnages occultés, Philippa Boyens répond : "Ce n'est pas tant qu'ils n'existent pas, je préfère dire que ce sont des fragments de l'histoire qui ne font pas partie de cette adaptation. (...) Tom Bombadil est présent lors de plusieurs faux départs de Frodon, et il est impossible de conserver des événements aussi épisodiques ; ça ne fait pas partie de la dramaturgie d'un film. (...)
Pour les acteurs comme pour le réalisateur, les personnages comme Bombadil existent. Simplement nous ne les montrons pas. Il s'agit plus de recentrer l'histoire que de laisser tomber certaines péripéties ou certains personnages : se concentrer sur Frodon et Sam et la saga de l'anneau."
(Synopsis n° 17).

Revenons-en à la confrontation Harry Potter/Le Seigneur des Anneaux.
Les films étant comparables sur certains points et se faisant la guéguerre dans les salles obscures, elle me semble légitime, et joue en faveur de Peter Jackson. Son film fait en effet preuve d'une autre qualité non négligeable : lors des épisodes d'exaltation de l'amitié et du sacrifice, tandis qu'Harry Potter martèle à coup de dialogues indigestes que ce sont les plus belles valeurs (que le film soit destiné aux enfants est-il une excuse ?), Le Seigneur le montre sans le dire, évite le cliché et en fait des moments magnifiques, dénués de toute mièvrerie.
La scène où Gandalf (formidable Ian McKellen), sur le point de tomber dans l'abîme, soupire "Fuyez, pauvres fous !" avant de lâcher prise, est à ce titre inoubliable.

Au-delà d'Harry Potter (n'allez pas me dire que c'est un film
anglais...), c'est du cinéma hollywoodien en général que le film se
distingue. Rien que le fait qu'il y ait trois films et qu'ils aient tous été
tournés en même temps relève d'une honnêteté remarquable. Evidemment, ça fait trois fois plus d'argent pour le producteur, et la sortie échelonnée sur trois ans a tout du coup de marketing à l'américaine. Mais les hollywoodiens auraient bien été capables de massacrer le livre et d'en faire un simple produit de consommation de deux heures et demie, ou alors auraient attendu le triomphe du premier volet pour se lancer dans la suite, qu'ils auraient voulu encore plus spectaculaire. Là, au moins, le film est entre les mains d'un vrai fan pas manchot et le tournage des trois volets d'un seul coup nous promet une cohérence esthétique. D'autre part, la noirceur
n'a pas été occultée pour faire du film un récit d'aventures insipides. Les scènes de batailles sont nombreuses, violentes, amples, puissantes. Et malgré l'inévitable lien de parenté avec Star Wars, on est ici plus près du cinéma gore que des sympathiques space operas de George Lucas : les Orcs et les Uruk-hai ressemblent plus aux créatures de Ghosts of Mars qu'aux risibles bébêtes que nous fabrique aujourd'hui ILM !

Autre tour de force du film : malgré leur nombre incalculable, tous
les personnges existent vraiment, vivent et prennent une véritable
épaisseur, même lorsqu'ils n'apparaissent que quelques minutes.
C'est en partie grâce au bon choix des acteurs. Impossible évidemment d'en faire une liste exhaustive, mais outre le génial Ian McKellen et son homonyme Ian Holm (acteur shakespearien, à son instar), Elijah Wood, Viggo Mortensen, Sean Bean, Cate Blanchett et Orlando Bloom, dont la beauté diaphane ravit les demoiselles, sont quelques preuves d'un casting judicieux. Mais c'est grâce
aussi à la qualité de l'écriture et à l'inspiration de la mise en scène. Non qu'elle insuffle un style particulièrement "jacksonien". Mais un souffle irrésistible traverse le film de bout en bout. La réalisation atteint une quasi perfection visuelle, tirant profit au maximum de l'imagerie de
l'heroic fantasy et exécutant des figures de styles poncives avec une
puissance qui leur donne tout leur effet. C'est bien la première fois que
l'esthétisation est une preuve d'humilité et non de jeunisme ! Car on est bien ici dans le domaine du film de genre, où le but n'est pas tant d'être original que d'être fidèle à un état d'esprit et de styliser de manière à être sans cesse à la frontière du sublime et du ridicule, à pousser les effets jusqu'à la limite qui sépare l'excès du raisonnable, pour procurer des sensations esthétiques fortes au public.

Or la réussite quasi totale de Jackson est telle qu'on a du mal à lui
pardonner les rares fois où il a franchi cette limite : comme lors de la
scène de l'attaque du Troll (qui plonge le film un instant au niveau d'Harry Potter, qui contient une scène similaire...) et des réactions outrageusement numériques de Galadriel (Cate Blanchett) et Bilbon (Ian Holm) face à l'anneau, seules entorses à la loi sacrée "Tu ne succomberas point à la tentation du spectaculaire en abusant des effets 3D".

Il n'empêche. Cette "oeuvre d'amour réalisée par les fans de Tolkien"
(dixit Peter Jackson) a atteint son but et a utilisé à bon escient ses 270
M$ de budget (289 MEuro) - ce qui n'est pas tant que ça pour neuf heures de film qui promettent d'être impressionnantes. Elle nous donne en outre sacrément envie de visiter la Nouvelle-Zélande (le gouvernement et l'office du tourisme comptent sur bien le film pour promouvoir l'image de ce pays méconnu et frustré), où elle a entièrement été tournée et dont les paysages époustouflants semblent avoir inspiré Tolkien !

Un dernier mot peut-être sur la B.O. Si les deux belles compositions
d'Enya nous plongent avec bonheur dans une atmosphère celtique new age (la mythologie celtique faisait partie des inspirations de Tolkien), la musique de Howard Shore, pas assez originale et assez envahissante, est le seul élément du film à être un peu trop hollywoodien. Mais évitant l'empathie avec habileté, elle ne gâche en rien le plaisir que le film est en mesure d'offrir.

 
         
 


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