Michael Haneke : La pianiste

 
   


Par Victor Aumont
01-09-2001  
 
   

" Je suis pianiste, pas poète"

La première partie de La pianiste, c'est la description réaliste et extérieure quoique sensible d'un mal-être irréversible qui torture une femme. Erika, éminent professeur d'une trentaine d'années enseignant au Conservatoire de Vienne, traite ses élèves avec intransigeance, voire cruauté. Elle mène une vie austère, habite dans un appartement sinistre, chez sa mère, avec qui elle entretient des rapports passionnels et malsains aux connotations incestueuses Cette dernière, hyper-possessive, infantilise sa fille, comportement qu'Erika ne rejette qu'à moitié. Parallèlement, Erika ne connaît pas d'autre vie sexuelle que celle qu' elle partage avec son propre corps. Au quotidien le plus anodin se mêlent ainsi, sur le même ton de banalité morose, des expériences "limites" telles que se taillader le sexe avant de passer à table, pisser en regardant un couple faire l'amour dans une voiture garée devant un cinéma en plein air, visionner un film porno dans un compartiment individuel en reniflant les mouchoirs usagés des précédents. A la frigidité et au sadisme qui se manifestent en particulier avec ses élèves répondent le masochisme doublé de voyeurisme que révèle la vie privée et intime d'Erika, dévoilée par le réalisateur.

Puis l'existence d'Erika chavire lorsqu'après une résistance farouche, elle cède aux avances de son élève, le brillant Walter. Mais au lieu de s'engager dans la relation amoureuse qu'il lui propose, Erika le soumet à des conditions implacables : si Walter veut avoir des "rapports" avec elle, il devra entrer dans une danse macabre où, dès lors, il deviendra le maître à nouveau, et elle l'esclave. Walter se pliera-t-il à ces conditions, ou parviendra-t-il au contraire à convertir Erika, qui souffre visiblement d'une "maladie" mentale ? Qui va basculer ?

L' interprète est-il un artiste, ou le clavier bien tempéré

"La justesse n' est pas dans la sensiblerie", martèle Erika à ses élèves engourdis. Le pianiste n'a pas à s'émouvoir, mais à percevoir, pour rendre audible sa lecture des partitions. Par son écoute abstraite, il émettra un son sensé là où il n'y a que de l'air et du silence. Un film, c'est aussi cela : interpréter. Bien autre chose qu'imiter. L'exécution ne doit pas ressembler à une vérité. L'oeuvre a beau être là, sur le papier, elle n'existe pas avant son interprétation. Le musicien ne se comporte pas en récepteur passif, ni ne fait résonner une mélodie qui préexisterait à son exécution.
Il fait le choix de ce qu'il sent ou pense être juste, et par son travail, tente d' atteindre à cette adéquation avec l'oeuvre imaginaire. L'interprétation n'est alors plus la description d'une réalité, mais la vérité elle-même.

Les conservateurs: photos de famille

Erika ne force pas la sympathie, pas même en apparence. Elle est glaciale et méprisante avec ses élèves qui, courageux, persistent, conformément à la mentalité chrétienne outrée et travestie du Conservatoire. Remarquons la grande justesse de cette "peinture" d'un milieu bourgeois, dont la représentation extrêmement réaliste peut paraître exagérée simplement parce qu'elle est présentée dans son contexte le plus exacerbé. Mais quelle erreur d' avoir doublé les acteurs viennois ! Les voix mal doublées évoquent de façon très désagréable la série ringarde Inspecteur Derrick, avec ses couleurs passées et ses décors sinistres; en plus, elles font perdre au tableau des moeurs son originalité, qui n'aurait pas réduit le film au particulier, mais au contraire à l'authentique. C'est dans la langue - tellement parlante - et ses raffinements que les mentalités se transmettent le mieux. Celles-ci ne sont donc pas dites, mais transparaissent tout de même, de façon assez limpide, dans les détails.

Un péché mignon : de grands amateurs de musique classique organisent des réceptions privées. Erika en est l'invitée d'honneur. Rien de particulier que l'on puisse imputer à ces figurants viennois. Monsieur flagorne et fait le baise-main, Madame peau-tendue-cheveux-platine, telle la fille distinguée d'un SS, incarne la politesse maniérée.

L'existence d'Erika forme un tout avec la leur. Elle est le pur produit de ce monde.

Pourtant, elle se tient à l'écart. Elle n'est l’amie de personne. Alors que dans les salles d'audition, les autres apparaissent groupés, vêtus de noir, parfois un peu flous, Erika est assise seule, au milieu de chaises vides.

Il y a un effet d'exagération, d'agrandissement à la loupe, dû à la concentration des situations. Non seulement l'action se passe à Vienne, centre mondial et historique de la mesquinerie et de la barbarie ordinaire, mais encore dans le Conservatoire le plus important de la capitale autrichienne. Et notre héroïne n'est pas une professeur quelconque : c'est la professeur. Pour avoir un espoir d'être son élève, il faut passer une audition devant un jury. Si, par bonheur, on est reçu, on peut jouir de quelques séances hebdomadaires d'humiliation et de torture psychologique. Ne sont-ils pas masochistes, tous ces élèves qui subissent des brimades sans rechigner, et même qui en redemandent ? C'est que travail, souffrance et acharnement sont les conditions sine qua non de la réussite, pour un élève sérieux. Erika n'est rien d'autre que la meilleure élève du Conservatoire.

Il faut qu' une porte soit (ouverte ou) fermée; musique de chambre

La vie monocorde d'Erika se divise en compartiments; ces "cellules" vitales sont marquées par les lieux bien cloisonnés qu'elle fréquente. La séparation des activités et des sphères est rendue par un jeu de portes et de lumières qui scandent le film, de la même façon que ces divisions rythment la vie d'Erika en mesures exactes. Ainsi, les entrées et les sorties sont filmées avec une précision uniforme. C'est d'une manière semblable que les plans identiques des mains en mouvement sur les touches noires et blanches cadencent le film. Rien n'accompagne la musique. De même, l'image de la porte qu'on pousse n'est pas suivie par un mouvement de la caméra. Une porte ne sert pas à sortir, mais à s'enfermer. Le nombre de pièces est restreint. On est rarement en plein air - ou bien, quand on s'y trouve, c'est encore devant un écran immense, à regarder l'intérieur d'une voiture aux quatre portières fermées.

Le film commence par un plan sur Erika dans le vestibule orangeâtre de son appartement, poussant la porte derrière elle. Cette porte, on la verra souvent. Ainsi que celle, insonorisée, blindée presque, du Conservatoire. Quand Erika ne veut pas être dérangée, elle est obligée de s'enfermer. Ce qu' elle ne supporte pas chez Walter, c'est qu'il cherche tout le temps à forcer les portes (ascenseurs, salles de cours) ou pire, les laisse entrebâillées. Quel soulagement quand il enferme la mère d'Erika ! On pourrait analyser la précision de ces jeux sur tout le film. Il y a, enfin, la porte battante du Conservatoire.

De surcroît, chaque pièce a son propre éclairage - des variations de lumière blanche là où pénètre la lumière du jour aux tons jaunâtres des appartements.

Celui, hideux, qu'Erika partage avec sa mère n'est éclairé que par la télévision et les abat-jour frangés, ou du même acabit, qui diffusent une lumière de filtre à café mouillé séché. Les papiers peints, les nappes, les tapis, bref, tous les meubles - et même les vêtements, intégrés aux murs, sont imprimés d'affreuses fleurs aux couleurs criardes ou délavées qui jurent les unes avec les autres. Migraine et odeur de pipi de chat.

La lumière laiteuse de la salle où Erika dispense ses cours est celle d'un ciel blanchâtre, trop bas pour les nuages. Celle d'un cabinet de dentiste, ou encore, d' une chambre d'hôpital. Quand Erika est filmée à contre-jour dans l' embrasure de la fenêtre, ça crève de désespoir atone.

Près de la fin, on la voit claudiquer sur une patinoire en plein air, où le ciel blanc et symétrique réverbère sa lumière éblouissante comme un réflecteur.

Instrumentalisations

L'attitude du jeune homme, Walter, est assez ambiguë. On peut s'autoriser deux lectures de son personnage.

L'histoire proprement dite commence avec son irruption. La rencontre avec Erika va troubler les habitudes de cette dernière. Celle-ci, d'abord, résiste à ses assauts, le rejette sans appel. Au bout du compte, Walter bouleverse tout de même sa vie. Comme Erika instaure d’emblée des rapports de pouvoir et de possession, on est tenté de se demander : quelqu'un contrôle-t-il la situation ? Qui tient l'archet, qui bat la mesure ?

Voici la première histoire :

Un coup de foudre : Walter tombe immédiatement amoureux d'Erika, séduisante, du type femme glaciale et impressionnante, pianiste brillante. Erika, parce qu' elle n'est pas habituée aux sentiments ni aux hommes ni à la séduction, se blinde, en apparence. Le brio du jeune homme l'irrite (elle craint d'être détrônée), ainsi que son assurance insolente. Pourtant, Walter est vraiment ému par Erika. Il propose alors une nouvelle donne : on prie pour qu'Erika se "convertisse", saisisse une chance inouïe.

Plus tard, on y croit presque : dans la scène des toilettes, Erika se laisse prendre, et embrasser, un instant. On croirait que Walter, avec son humour fin, son ironie pleine de sympathie et d'humanité, va lui réapprendre à vivre.

Mais la tentative échoue. Dans une longue lettre, Erika lui livre sans décence la fine fleur de ses désirs. Au lieu d'une relation amoureuse, Erika exige de Walter des rapports sado-masochistes dans lesquels elle a le rôle de la victime. Rien que ça, rétorque Walter.

Il renonce à Erika qui, trop atteinte, finit par le "dégoûter". Pour finir, il consent à la violer. Ce triomphe de la perversité et du malaise, qui aboutit à la mort d'Erika (mort en suspens), ne donne-t-il pas un cachet pessimiste trop complaisant au film ?

Seconde lecture :

Walter appartient au milieu "hostile" bourgeois dans lequel se déplace Erika. Il est beaucoup plus riche qu'elle. Ce sont papa et maman qui organisent les fameux récitals privés. Avec Erika, les dés sont jetés d'avance : il en tombe amoureux sans même l'avoir vue. Elle lui a seulement bloqué l'accès à l'ascenseur, déjà trop étroit pour sa mère et elle. Walter est aiguillonné par ce manque de politesse, par ce premier refus opiniâtre, ce "renfermement". C'est une forme de concurrence qui se prend pour un rapport de séduction. Walter s' empresse de monter les escaliers, pour arriver avant les dames, leur ouvrir la porte avec une politesse insolente exagérée. De haut de sa prestance, il pavoise. Erika le comprend tout de suite. Sa résistance ne fait qu'exciter Walter, qui veut gagner.

En donnant sa lettre à Walter, Erika lui dit : "Je t'ai attendu, tu sais." Walter est la bonne personne, parce qu'il est disponible à ses désirs. Elle peut l'instrumentaliser, de la même façon qu'il trouve dans Erika, et sa folie, quelque chose non pas qui le séduit, mais dont il se sert. L'instrumentalisation (irréfléchie) n'est pas à confondre avec de la manipulation perfide.

Mais qui peut croire au coup de foudre de Walter ?

De là à dire que quelqu'un contrôle la situation. Erika se suicide sans mort : mais souffrir, n'est-ce pas justement ce qu'elle réclamait de Walter ? Dès lors que la souffrance est une fin en soi, il est difficile de dire qui a remporté la partie. Abandonné, on est encore gagnant.

C'est donc qu'il faut systématiquement séparer la souffrance physique (jouissance sourde) des autres. Elles sont inversement proportionnées.

Accords perdus

Le corps d'Erika fuit de partout. Autant qu'elle peut, elle bouche les trous, avec moins de poésie que si elle réparait son évier. Elle se fait régulièrement saigner, libérant un peu de son jus qui demande à sortir, comme on prévient les trop-pleins par des canaux avant les barrages. Le reste du temps, elle bloque tout, couches, vêtements, mouchoirs, fait rentrer son corps à l'intérieur au risque d'imploser. Car il menace de se répandre à tous moments : larmes, sang, vomi, pisse, sans jamais jouir de son existence. Le corps se traîne comme un handicap secondaire, quelque chose avec lequel il faut bien faire. Pas plus que dans le reste de la vie, pas même dans la musique, la notion de plaisir n'a de place ou de sens ici.

Les compositeurs préférés d'Erika sont les génies du romantisme, Schumann et Schubert, qui ont aussi en commun une sensibilité extrême et tourmentée. Son accès à la musique, c'est un secret qu'Erika ne livre à personne. Quand elle écoute ses élèves, Erika est tendue, prête à pleurer, ou à crier. Là encore, elle se contient violemment; mais on ne saurait dire si le trouble lui vient du corps en révolte, ou de l'âme émue. C'est que les deux parlent d'une même voix, celle, rauque, des tripes.

Tout est souffrance - quand on est dans le sublime. Pas étonnant qu'elle se prenne au sérieux, semble jouer les caricatures. Quand, sourire aux lèvres, Walter lit tout haut la lettre qu'elle lui a adressée, Erika a l'air ridicule. Les spectateurs rient bruyamment. Plus le visage d'Erika se fige, plus la distance ironique de Walter qui se protège nous soulage. Erika vacille entre le sublime et le grotesque, le tragique et le comique. Mais entre les deux, il n'y a qu' un pas. Erika est ailleurs, et là-haut, elle n'a vraiment pas de corps. Son corps fait mine de connaître le monde, de la rappeler au vulgaire, mais en réalité, il ne parle que de la souffrance de l'âme.

Armes blanches

Au début, on voit les mêmes plans fixes des petites mains d'élèves exécutant des morceaux. Ils sont coupés par les noms du générique. Le son est simultanément interrompu; la musique, donc, ne sert pas le film. Ces coupures nous empêchent d'être emportés par la mélodie; en même temps, elles nous forcent à voir, et à écouter. Il y a tout un art du silence. Il permet de mieux apprécier. Mais pas plus qu'en musique, le silence n'est ici neutre, ni ne sert seulement à s'élancer dans un flot harmonieux de sons. Le silence, c'est aussi quelque chose qui retient son souffle, une mort en suspens.

La vraie violence du film, ce sont ces soupirs silencieux d'Erika qui riment avec la musique. Erika se plante un poignard dans la poitrine : mais elle ne meurt pas devant nous, et même, elle reste droite, vacille à peine. Elle déambule à l'extérieur devant les grandes portes transparentes de la salle de concert. Juste avant, on a aperçu Walter avec sa famille, et d'autres gens, ombres noires et imprécises. Leurs corps de deuil se reflétaient dans les multiples glaces aux cadres dorés, si bien qu'on a vu flotter ces costumes un peu partout, ça a embrouillé l'espace de façon géométrique, un peu comme un tableau de Escher. Maintenant, les talons d'Erika résonnent seuls. Dans l'auditorium, il y a un brouhaha opaque, les gens attendent. Dans un mélo, même noir, on aurait pu s'attendre à des "accords" de fin, quelque chose d'harmonieux, même dans la souffrance. Mais là, non : le concert n'a pas commencé, et n'aura d' ailleurs jamais lieu, puisque l'interprète vient de se suicider. Mais vous ne le savez pas encore. Pour le moment, elle est encore debout, artiste suspendue dans le vide. Elle est là, et hante le hall désert.

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

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