Eric Rohmer : L'Anglaise et le Duc

 
   


Par Victor Aumont
01-09-2001  
 
   

L' Anglaise et le Duc : le titre n'associe pas deux noms, mais une nationalité, et un titre. C'est parlant. Une forme est donnée au rapport, qui passe d’emblée par autre chose que l'existence "abstraite" (et paradoxalement, plus abstraite que des termes comme "l'Anglaise" et "le duc") de Grâce et du Duc d'Orléans.

L'Anglaise et le Duc, c'est encore un film politique, c'est-à-dire qui n'a pas pour seule ambition de parler des gens, mais aussi des citoyens : Rohmer est peut-être royaliste, mais aussi, dans le fond, un révolutionnaire. A savoir, quelqu'un pour qui on ne peut pas, on ne devrait pas, parler des hommes sans parler des citoyens. "L'Anglaise et le Duc" : on est tout de suite dans le dialogue, dans le rapport, et la dualité. Eloge de l'amour: " penser à quelque chose, c'est penser à autre chose ".

Il y a deux sortes de décors : les décors peints (ils concernent surtout les scènes d' extérieur), et ceux qui sont "numériques", fabriqués par ordinateur. Le film commence par un tableau de rue, on voit des gens qui n'ont rien de figurants. Ils sont complètement marqués par leur dessinateur, comme les illustrations dans les livres d'école. Une voix commente la situation et présente les personnages principaux d'un ton légèrement didactique. Quand elle a fini de parler, les images se mettent en mouvement.

La réussite incroyable de cette étrange alliance de procédés - mélange de décors dessinés dont on voit les grossiers traits de crayon, à la manière du théâtre, et de paysages numériques complètement lisses - c'est de parvenir, en éloignant les décors, ou plutôt en les aplatissant, à rapprocher les personnages, un peu comme sur le dos d'une cuillère. Ils sont coupés du décor, l'horizon est déformé. Il ne s'agit pas d'une construction symbolique ou théorique, mais d'un pur effet visuel : les hommes sont isolés, c'est comme si tout à coup on se rendait compte qu'après tout, l'espace se divise non pas ainsi : les acteurs et les décors d'un côté, l'écran au milieu, puis nous de l'autre côté, mais: l'écran dans le fond, et devant l'écran, les acteurs et nous, du même côté.

Soyons réactionnaires

Grâce et Edgar de l'Eloge de l'amour se ressemblent : ils veulent rester (Grâce), ou devenir (Edgar), adultes. Ils ne veulent pas seulement exister et se mouvoir dans les décors. Ils veulent s'assumer, se porter eux-mêmes.

Pourquoi la Révolution : parce que c'est un temps où les gens vivaient encore dans un rapport intime avec leurs convictions. Si Rohmer et Godard sont d'une autre époque, c'est d'une époque où il n'y avait pas de pensée ni d'existence qui ne soit politique. L'individu incarnait ses idées. Grâce est absolument dévouée au roi, refuse de critiquer la reine. Elle condamne les révolutionnaires en bloc.

Un soir, Grâce et trois autres personnes plus ou moins royalistes attendent le verdict qui décidera du sort du roi. Ce qui met Grâce hors d' elle, c' est la passivité des autres, leur indifférence. Il n' y a qu' elle qui réagisse vraiment.

La tare de notre époque, c'est le désintérêt pour le politique, l'illusion de n'être pas concerné. Bien sûr, la proximité, dans L'Anglaise et le Duc, du privé et du public est très angoissante. Grâce est sans arrêt prise d'assaut. Impossible d'avoir la paix. La paix : voilà ce qu'attend chaque personne, maintenant, voilà la valeur absolue. Qu'on nous foute la paix. Mais l'absence de guerre, ce n'est pas encore la paix (hum... a dit Kant) ni, non plus, la liberté.

Les convictions de l'Anglaise, opposées à celles du Duc, ne l'empêchent pas d'avoir des rapports avec lui : au contraire, l' "histoire" de leurs rapports est intimement liée à l' Histoire. Leurs rapports

s'enrichissent, et en souffrent. Pour finir, personne ne change d'avis, personne ne convainc l'autre. Peut-être, mais là, il y a un rapport d'amitié réelle. L'amitié n'est pas seulement la communion (illusoire) ni la fraternité (sanguine). L'amitié est compatible avec l' affrontement, et naît du vis-à-vis, qui implique une prise de position. Grâce n'est pas le simple produit d'une histoire qui la voue au royalisme, à la "monarchie progressiste " - mais même cela, c'est essentiel, on n'est personne tant qu' on n'est pas aussi la mémoire des ancêtres -, et ses opinions sont des idées parce qu'elle les défend farouchement. Elle ne peut pas dissocier ses sentiments pour le Duc de son comportement politique. Elle cherche à le persuader, il fait une concession : il ne se rendra pas au procès du roi. Mais il y va quand même, et en plus, il vote sa mort. Réaction de Grâce : elle retire son portrait du mur (mais ne le brûle pas), elle se débarrasse des bijoux qu'il lui a offerts. Le Duc l'a trompée, c'est comme s'il l'avait trahie avec une autre femme.

Attention, il ne s'agit pas d' engagement au sens commun. Rohmer ne nous dit pas qu'il faut mourir pour ses convictions et Grâce, aussi courageuse soit-elle, ne veut pas mourir pour ses idées, n'est pas une martyre, ni une kamikaze, c'est tout le contraire. Déduire qu'une cause pour laquelle un homme accepte la mort doit bien avoir quelque chose pour elle - cette logique fut un frein inouï pour l'examen, l'esprit critique, la prudence intellectuelle, nous avertissait déjà Nietzsche. Pas d'idée de sacrifice, donc, et à la limite, c'est encore plus que cela (car l' idée d'engagement dans la politique dissocie le public du privé, encore) : il s'agit de conscience politique, qui n'est pas à ranger à part (de la vie, ça n'est pas une activité, c'est un mode d'être). Grâce le dit, d'ailleurs : "Je suis protégée par ma conscience".

Bref, amitié, humanité, conscience politique : synonymes. Ne les laissons pas sur le bord de la route.

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

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