Robert Altman : Gosford Park

 
   


Par Emmanuel Pasquier
20-03-2002  
 
   

Une Rolls Royce jaune et noire. Un parapluie à manche en bois. Une autre Rolls Royce, noire et rouge cette fois. Un voile noir. Un petit chapeau de femme rond. Des lunettes dorées. Un chapeau melon. Une culotte de cheval. Un petit coffret à bijoux, dont on retire des boucles d’oreilles. Des chaussures, du cirage et des chausse-pieds. Un bouquet de fleurs et de branches. Des verres en cristal. Des couverts en argent, de quatre tailles différentes. Une règle pliante, pour mesurer la juste distance entre eux. Des livres bruns du XVIIIe siècle. Un ensemble de casseroles en cuivre. Un broc blanc en étain. Une bassine. Un pot de chambre vert. Des boîtes d’allumettes rouges. Des cigarettes sans filtre. Des robes de soirée. Un lustre et un piano à queue. Des draps en lin. Des fers à repasser. Un papier peint à fleurs, imitation d’un style chinois. Beaucoup d’objets qui semblent réclamer un inventaire bigarré, où la diversité des sonorités serait à la hauteur de la diversité des formes et des usages, et qui demanderait l’usage d’un dictionnaire. On imagine d’ici la check-list des assistants. Douze costumes en tweed. Un imperméable. Des fusils de chasse. Des faisans qui tombent du ciel. Du jus de tomate. Vingt-cinq couteaux de cuisine. Non, vingt-quatre. Non, vingt-cinq. Un mort.

Il faudrait oser le commentaire en forme de simple liste. On pourrait peut-être, par commodité, s’accorder une liste de listes.

Alors, ça continuerait :

" Le Guépard ", mais sans la dimension épique. " E la nave va " peut-être, mais sans le bateau. " Titanic ", mais sans l’iceberg, et sans la soupe (et sans le bateau non plus). Mais avec les assiettes. " Retour à Howard’s End ", sans le drame familial. " Les Fleurs de Shanghai ", mais pas en Chine. " La Cérémonie ", sans la télé. " Mort sur le Nil ", bien sûr, mais sans Hercule Poirot (et encore sans le bateau).

Que nous dirait cette liste de listes ?

Elle parlerait d’une société engloutie, rendue un instant à la vie par la magie du cinéma. Rendue à la vie, mais pas vraiment rendue à la vie en même temps. C’est ça " la magie du cinéma ".

Elle nous parlerait d’une " société du spectacle " d’avant l’âge de la reproduction industrielle, c’est-à-dire d’avant le cinéma. De " tout un cinéma " quand même, d’avant le cinéma, où des foules anonymes et industrieuses s’affairent jour et nuit dans les coulisses pour qu’un petit nombre de " stars " fassent leur apparition sur scène, pour un grand spectacle dont ils sont à la fois les acteurs et les spectateurs.

Elle nous parlerait de la fonction politique de l’art, lorsque les étages s’alignent sur un même écran, et qu’est mise en lumière l’exploitation de l’homme par l’homme.

Mais elle nous rappellerait aussi l’irréductibilité de l’art au politique, en nous donnant à goûter le fruit défendu : le plaisir de servir et d’être servi.

Elle nous parlerait d’Agatha Christie et du film d’enquête. D’E.M. Forster et des drames incestueux de l’aristocratie anglaise. De Shakespeare et du retour du bâtard. Du cousin américain parti faire fortune. Du frère qui veut flouer la sœur. De la soubrette qui échappe à son destin. Des drames personnels qui sont la métaphores des mutations historiques.

Elle nous parlerait de l’impossibilité de tous ces films, pourtant virtuellement tous là. De cette liste d’autres films qui, déjà, étaient la mise en abîme ironique du cliché ; à moins de n’être que la reproduction naïve du cliché (toujours possible, en se mettant au goût du jour, et en séduisant les jeunes générations) ; à moins d’être une subtile combinaison des deux, pour " cibler " tous les publics. Combien de " classiques " d’aujourd’hui n’étaient que des parodies ?

Elle nous parlerait d’un cinéma orphelin – mais doublement orphelin : subtilement orphelin : orphelin du parricide lui-même. Accomplissant le grand spectacle de la mise à mort, et se l’interdisant en même temps.

Un cinéma sans intrigue, où, par souci de préserver les convenances, on fait comme s’il se passait quelque chose, tout en sachant très bien qu’en fait il ne se passe rien.

Suspension de la gravité, " suspension of disbelief ", suspension du souffle.

Plus rien ne bouge. Le temps est suspendu comme un faisan, par une patte, sur un fond vert, au-dessus d’une table, où sont posés un couteau, un verre de cristal, un petit livre, une tomate, une étiquette.

Dans l’attente d’un jugement dernier dont on sait qu’il ne viendra pas. " For what it ‘s worth anyway… 

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

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