Rithy Panh : Le papier ne peut pas envelopper la braise

 
   
Vu à Genève, au Festival des Droits humains, mars 2007, par V. Nahoum-Grappe
03-05-2007  
 
   

Il est étrange, ce sentiment immédiat, dès les premiers plans, d'être en face d'un classique : il y a cette neutralisation de l'émotion dans la matière même du cadre qui signe une grande œuvre, quand le tragique est inscrit dans l'évidence du quotidien, sans qu'à aucun moment ne menacent un excès d'interprétation, où même l'oblique d'une posture quelconque.
L'auteur filme avec autant de douceur que la situation est cruelle : un lieu de prostitution à Pnom Penh. Assise par terre, une petite fille pleure discrètement, absolument seule sur le ciment. Point. L'économie des explications est parfaite. Les plans sont coupés avec un soin, une précision et une délicatesse absolue, la caméra est tenue comme je l'imagine Rembrandt tenait son pinceau, quand l'esthétique du trait, de la prise de vue rapproche du réel plutôt que l'inverse. La douceur est dans les gestes de ces très jeunes filles, leurs soins les unes pour les autres, leurs voix, leurs joues penchées, profils perdus, malgré le récit d'une trajectoire moulinée par les faits, tordue sous les intentions d'un autrui plus adulte, sœur aînée qui vend sa petite sœur, matrone qui bat injurie et menace, client qui donne un coup de poing, etc. — enfin l'engrenage des lois du marché et de la situation historique, qui rend tout cela possible quotidien, normal, plat et finalement fondu dans la durée de la vie collective : la normalité du réel quotidien enlève son statut d'événement à la pire domination.
Les vieux sont rares au Cambodge. Trente ans après le génocide, la pyramide des âges est bizarrement abrasée. Plein de jeunes se massent dans les cohortes du bas du graphique. Et dans les rues bondées des quartiers pauvres de la capitale.
Plus les jeunes sont pauvres plus ils sont dehors, à tous les âges de leurs jeunesses — loin des salons du pouvoir dont les puissants politiques, toujours un peu plus vieux, occupent le centre, là-bas dedans.
Les jeunes sont beaux.
Quand ils sont riches, cette grâce en plus reste sans prix, excepté ceux des moyens de la conserver jusqu'à plus soif, et même de la recréer.
Quand ils sont pauvres cela peut constituer un filon, une mine, leur seule richesse alors qui se dévalue : le temps de sa résistance à la dureté ahurissante des rapports entres humains, quand la sexualité et l'argent deviennent les causes finales en boucle de tout le reste.
où l'un gagne son argent, l'autre le dépense.  : précisément, au travers du corps.
Au Cambodge, cet espace , le corps traversé, où ces transactions sont en acte, vaut beaucoup plus cher en cas de virginité de la femme. La prostitution est la suite inéluctable de la première transaction, la plus juteuse ; celle de la virginité. Le tabou de la virginité est sans doute un des pire qui soit, dans sa production de honte radicale, lorsque l'effet de souillure de la sexualité est défini comme une perte définitive de valeur identitaire, une radicale dévaluation aux yeux de tous et de soi-même.
Ce film donne de la nourriture à l'anthropologue, au citoyen, aux parents, aux marchands. Jamais facile dans ce qu'il implique, il ne s'ouvre pas sur une haine, contre des méchants mais sur des énigmes, celle de la sexualité humaine par exemple.
En face du tragique, la caméra fait alors luire comme un reflet de nacre sur le dessin obscur du ciment sale, pour aider à redessiner des vies, des histoires, sous l'angle de la pure injustice d'être né là pour vivre cela.

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

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