Notre culture ?

A propos de Scary Movie 3 de David Zucker.

 
   
Propos recueillis par Frédéric-Pierre Saget au cours d’un débat entre quatre jeunes cinéphiles peu cultivés et sans doute déçus d’avoir perdu leur soirée.

Par Frédéric-Pierre Saget
14-01-2004  
 
   

Scary Movie 3 est un film parodique. C’est le moins qu’on puisse dire: la parodie est son seul intérêt, sa colonne vertébrale, sa raison d’être. A partir de là, l’enjeu pour le spectateur qui va s’enfermer dans une salle obscure pour rire devant une parodie est de reconnaître les films parodiés. Dans le cas contraire, il ne rit pas et gâche son argent. Aller voir un film tel que Scary Movie 3 devrait être un défi lancé au spectateur, un défi qui devrait le terroriser: "serais-je capable de saisir toutes les citations", devrait-on se demander. Pour rire, il me faudra une bonne culture.

D'où le problème qu’a dû se poser le réalisateur: comment ne pas décourager la jeunesse abrutie dont je fais partie, qui est dénuée de la moindre parcelle de culture et qui est cependant le cœur de cible de Scary Movie 3? Les concepteurs du film trouvent la réponse: il ne faut parodier que les blockbusters américains qui sont sortis en salle il y a moins de quatre ans. Un moyen imparable pour flatter la jeunesse, qui reconnaîtra alors chaque citation, et clamera en sortant "je suis cultivé, j’ai tout reconnu". Et, pour être sûr que ma génération ne se remette pas en cause à la sortie du film, le principe peut être poussé plus loin: parodions les bandes-annonces de blockbusters américains. Il suffit de connaître l’existence de 8 Mile ou de Ring pour repérer les allusions pesantes concernant ces films. Scary Movie 3 n’est qu’un immense bocal de formol destiné à nous conserver dans notre ignorance, nous, jeunes et lecteurs des pages cultures de Jeune et Jolie où le dernier album de Britney Spears obtient la même appréciation que Hail to the Thief de Radiohead. Scary Movie 3 suit les traces de tout ce qui est adressé à la jeune génération: il nie toute hiérarchie dans la production "artistique" actuelle et met sur le même plan Matrix Révolutions et 8 mile. L’important, c’est le nombre d’entrées réalisé par ces films.

Mais le problème de Scary Movie 3, c’est que ce discours accusateur se retourne facilement. Et si les frères Wyans, suivis maintenant par David Zucker, faisaient preuve d’une superbe ironie que personne ne saisit (au point de traduire le titre d’un des dernier film des frères Wyans par Sex Academy au lieu de Un autre film pour adolescent. Les deux titres n’ont pas le même sens: l’original est une attaque contre ce que le film parodie, à savoir American Pie et consorts).

L’entreprise des frères Wyans, relayés désormais par David Zucker, serait-elle de produire un maximum de films idiots pour établir que la jeunesse est idiote et faire de cela un immense gag, compréhensible seulement par ses créateurs? A la manière de Andy Kaufman dans Man on the moon, les réalisateurs s’amusent à glisser dans leurs films des clins d’œil à des films, et non plus des parodies, en sachant très bien qu’aucun spectateur ne les saisira. Nous ne sommes pas beaucoup à avoir ri quand David Zucker cite discrètement Psychose ou Massacre à la tronçonneuse, rétablissant ainsi une certaine hiérarchie: un hommage pour les véritables Scary Movie et une moquerie pour les pseudos films terrifiants. Et si Scary Movie 3 était plein de ses clins d’œil que je n’ai pas vus puisque je suis, Dieu me tripote, un jeune-sans-culture?

Ainsi donc Scary Movie 3 serait une attaque ironique contre mon inculture, un film qui fait réfléchir? Cela semble difficile à affirmer, tant cela serait bien camouflé derrière un scénario inexistant et une mise en scène qui réutilise les poncifs de la comédie absurde, tels que le hors-champ. Et ces poncifs sont anciens, ils n’appartiennent pas aux blockbusters récents. On a beau chercher partout, aucun critique professionnel de cinéma (cultivés, eux) ne crie au génie après avoir vu Scary Movie 3. Mais si, dans cent ans, les frères Wyans et leurs nouveaux disciples étaient considérés comme d’immenses réalisateurs, si bien que personne n’a su voir les véritables enjeux de leur cinéma. Ce serait comme une école cinématographique incomprise. Ah, comme nous serions raillés, comme les rires nous atteindraient, nous qui reprochions à Scary Movie 3 de ne pas faire rire alors que là n’était pas son propos. Cela paraît fou mais tout le problème de l’ironie, si ironie il y a, est là: elle n’est pas visible.

Certes, Scary Movie 3 n’est pas important, c’est sans doute un fort mauvais film (l’avenir nous le dira) mais il est intéressant dans le rapport au public qu’il vise. Mais peut-être est-ce nous qui projetons dans Scary Movie 3 ce discours sur l’impression de culture. Mais même si ce discours n’est pas dans le film, il est possible de le tenir à côté du film car il pose bien cette question de flatterie d’une génération sans culture. A moins que Scary Movie 3 veuille donner une impression de manque de culture… Ah, j’arrête, je finis mon pop-corn et j’vais bouffer à McDo.

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

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Scary Movie 3