A propos des titres de films: "Pas si grave" et "Ni pour ni contre"

ou " Va voir là-bas si j’y suis "

 
   


Par Clémentine Gallot
12-03-2003  
 
   

Ces formules englobantes (Pas si grave et Ni pour ni contre), mots figés, dépossédés, veulent tout dire, ou bien rien, ou les deux à la fois. Or, s’il s’agissait purement et simplement d’un néant qui n’attirait personne, il n’y aurait peut-être pas là matière à débattre. Car le " phénomène " sus-cité comporte ses artisans, ses partisans - déclarés ou non -, ses contradictions, et, quoi qu’on en dise, une certaine unité.

L’Auberge espagnole a symboliquement ouvert la voie au " at ease cinema ", fabriqué à la va comme je te pousse. Le message est à peu près le suivant: soyez à l’aise, faites comme chez vous, ne vous gênez surtout pas, ce n’est qu’un film. Ce comportement peut se définir par rapport à un " avant ", et un " après ": avant, le médiocre se cachait, peut-être, un peu honteux; aujourd’hui il brandit fièrement un moyennisme où la décontraction trône comme la plus enviable des vertus. Adieu flegme et nonchalance des dandys, ce mouvement qui n’en est pas un se gargarise de " je m’en foutisme " et d’une désinvolture qui clame haut et fort son bon droit. Derrière un apparent " être là " (la bêtise est de ce monde) et une évidente fausse modestie transparaissent des revendications du plus douteux aloi: droit à la réclusion au sein d’un petit univers clos, à l’oubli prolongé du précieux organe situé sous le lobe temporal, et roulez jeunesse, besoin de tromper son ennui dans la mastication. Que demander de plus?

L’oeuf ou la poule? Doit-on donner en pâture au public " ce qu’il demande ", peut-on attester d’une attente (latente, peut-être), ou bien fait-on naître le désir avec l’apparition du produit? Ces films de genre (ou de non genre) répondent-ils au désintérêt d’un public ballotté dans une molle indécision ou en sont-ils la source? Pourquoi pas tel film, ou tel autre, après tout, quelle importance?

Pas si grave et Ni pour ni contre (bien au contraire) - inutile de multiplier les exemples - participent de ce même mouvement dans un relativisme qui se dédouane en plaçant au même niveau une chose et son contraire. Négation d’une des " valeurs " du cinéma, le choix cinématographique: dès lors, on assiste à un " parti pris du non parti pris ". D’où la désagréable illusion d’être rassasié que procure cette transparence, cet aplanissement général, cette table rase de tout ce qui pourrait dépasser. Entreprise de ratiboisage relayée par des comédiens in, triomphant auprès d’un public jeune – et moins jeune -, déterminés, on l’a compris, par une noble ligne de conduite: le béat Romain Duris, Vincent Elbaz, Marie Gillain, et d’autres.

Si l’on en croit ces titres (qui conditionnent l’approche du spectateur au film), l’activité créatrice aurait lieu dans la " non-urgence " et le désengagement: faire un film se réduirait à un investissement comme un autre (cf. Le Pacte du silence). "Faire " un film, comme " faire une ville " (" T’as fait Bordeaux? ") tiendrait de la visite touristique, de l’attente spectatorielle. Or il y a bien quelqu’un derrière la caméra. Le maître à bord, planqué derrière une feinte couardise: pour Klapisch s’ajoute la certitude de pourfendre les valeurs de la " bonne morale " alors qu’il ne fait que les attiser, se targuant d’une liberté de parole enviable, alors que celle-ci dissimule avec peine une pudibonderie qui se fait juge autrement plus insidieux. Cela sans diaboliser le cinéaste, dont la ferveur sincère n’a d’égale qu’un étonnement hébété: il se fait malgré lui le messie d’une petitesse générale qui gagne du terrain (La Première Gorgée de bière, ma p’tite vie, mon p’tit chez moi, mes p’tites idées bien à moi). L’infantilisation et la " minimisation " bénéficient d’une étonnante bienveillance de la part de la presse, quant à un divertissement jugé sans doute inoffensif et sans conséquence. Le mépris du cinéaste est ainsi relayé par celui du journaliste qui prescrit l’abêtissement au public.

Il n’y a, bien sûr, ni grands ni petits sujets, et, sans pousser jusqu’à exiger une rigueur monacale ou déplorer une perte des valeurs, il semble aujourd’hui insensé, voire hérétique d’incriminer ce " cinéma de l’air du temps " sous peine d’être taxé d’ennemi du bonheur, pis, de la vie.

Puisque le parti pris se fait la malle, frelaté, ligoté, dans l’indifférence, qui a encore l’outrecuidance d’en demander d’avantage?

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

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