Michael Moore : L’humour militant

 
   


Par Laurence Bonnecarrère
26-02-2003  
 
   

Bowling for Columbine est-il un documentaire? Un pamphlet? Une comédie satirique? Le film se présente comme une enquête menée en partie dans la ville dont Michael Moore, le réalisateur, est originaire: Flint (Michigan), mais aussi dans d’autres régions des États-Unis, au Colorado notamment, ainsi qu’au Canada. L’esprit du film pourrait être celui du journalisme d’investigation: caméra au poing un cinéaste et son équipe prétendent faire toute la lumière sur un certain nombre d’événements - en priorité la tuerie du 21 avril 1999 au lycée de Columbine, à Littleton, Colorado - ou sur certains faits de société - ici la violence de la jeunesse américaine aujourd’hui. Pendant plusieurs semaines, Michael Moore a effectivement mené une pseudo enquête, rencontré des personnalités, des témoins ou des acteurs des attentats et des tueries ayant eu lieu ces dernières années sur le sol américain (attentat de Oklahoma City, en 1995, etc.), consigné des faits, réuni de vagues statistiques, interrogé de placides citoyens canadiens…

Pour quel résultat? Le soi-disant " documentaire " qu’il nous livre non seulement ne fournit que très peu d’éléments éclairant l’énigme qui est censée faire l’objet de l’enquête (" à quoi tient la violence américaine? "), mais, en outre, est assez malhonnête. Inutile de nier ici les indéniables qualités du film. Humoriste et manipulateur de génie, Michael More a déniché (un peu comme dans son précédent film, The Big One) une belle brochette d’illuminés et de simples d’esprit qu’il met en boîte pour la plus grande joie du spectateur averti et flatté. Le talent de Michael Moore n’est pas en cause: il connaît parfaitement les ficelles du comique… Mais le film est-il défendable pour autant? Plus précisément: s’agit-il bien de l’oeuvre " engagée " et " militante " que tant de critiques se plaisent à saluer?

Contrairement à ce que l’on a pu dire, Michael ne se contente pas de poser des questions, il nous impose sous un habillage spirituel et léger un schéma explicatif pour le moins sommaire. Son " documentaire " est un ingénieux montage concocté à partir d’images d’archives, de dessins animés, d’interviews, de propos subjectifs, de séquences fantaisistes, etc. La logique de ce patchwork est toutefois ordonnée à la démonstration d’une thèse énoncée à mi-parcours. Michael Moore, veut nous démontrer par a plus b que la violence américaine s’explique par la brutalité – voire l’inhumanité - d’un système dont les États-Unis constituent à la fois l’incarnation et la forme paroxystique (capitalisme sans foi ni loi, exploitation outrancière de la peur en vue du seul profit, impérialisme aveugle et impitoyable). Admettons. La démonstration implicite de Michael Moore est en réalité un modèle de sophistique. Il procède par l’absurde: la violence des citoyens américains - cette passion de s’entre-tuer qui leur est propre - ne peut s’expliquer par aucun des facteurs dont il fait l’inventaire pour les frapper successivement d’invalidité. Première explication: la passion des armes à feu, et l’exploitation cynique de cette monomanie incarnée, on le sait, par la puissante National Rifle Association. Le contre-exemple du Canada (autant d’armes à feu, et pas ou peu de crimes de sang) permet d’évacuer l’explication. Une " culture de la violence "? Un rapprochement expéditif avec le passif ultra violent des nations européennes (nazisme, empire britannique…) permet d’écarter cette seconde piste. Et ainsi de suite: culture morbide et ultra agressive véhiculée par la TV et le cinéma, fascination pour des modèles nihilistes (Marilyn Manson, etc.), perte générale des repères traditionnels, dissolution de la famille…

Michael Moore semble exclure toute explication un peu complexe (selon laquelle tous ces facteurs se conjuguent, ou s’agrègent, et forment une sorte de précipité bien particulier) et ne veut retenir qu’une thèse unilatérale, simpliste, systématique c’est-à-dire idéologique: ce sont la misère et le désespoir qui expliquent les gestes fous des jeunes, c’est la peur distillée par le pouvoir et les médias en vue du profit qui nourrit la violence. C’est enfin et surtout la violence du Pouvoir qui serait le paradigme de la violence de tous les citoyens américains. Continuité d’un Pouvoir inauguré par l’extermination des indiens, mégalomanie et despotisme constitutif d’une nation qui se reconnaît aujourd’hui dans la politique délirante de G. W. Bush. De la même manière que Ken Loach dans sa contribution au film " 11 septembre 2001 ", Michael More n’hésite pas à dresser une liste de toutes les " opérations " militaires américaines depuis la guerre de 40, en alignant de façon complètement absurde des chiffres sans aucune explication ni commentaire (tant de morts au Chili, au Nicaragua, à Panama, en Irak, etc.).Et pour finir, tant de morts au Kosovo en avril 99: comme si les bombardements des américains au Kosovo étaient à mettre sur le compte de la politique évidemment " impérialiste " des USA, comme si ces morts là pouvaient s’additionner à ceux du Chili par exemple. On n’en croit pas ses oreilles.

Le film de Michael Moore, plaisant et prétendument subversif, est d’une certaine manière un manifeste d’anti-pensée. Refus de prendre en compte les contradictions du réel, la multiplicité des facteurs en cause et le rôle déterminant d’un imaginaire collectif si particulier et si riche en même temps; mauvaise foi et absence de toute vraie curiosité du cinéaste: autant d’éléments qui expliquent ce commentaire d’un critique des Cahiers du cinéma: " Michael Moore-George W. Bush même combat ".

Il est navrant de constater qu’un type malin comme Michael Moore utilise des indéniables dons de comédien et de clown pour déformer la réalité et pour embobiner et racoler le spectateur. Freud a montré que le principe du mot d’esprit est celui de l’économie d’effort intellectuel et du plaisir que cette économie procure. Michael More a compris cela semble-t-il, et sa réussite du film est à cet égard incontestable.

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

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