Nicolas Philibert : Etre et avoir

 
   


Par Victor Aumont
30-10-2002  
 
   

Cinq jours pas semaine, neuf mois par an, le minibus vient chercher les enfants un par un le matin et les reconduit chez eux le soir, après la journée d’école. On appelle cela le ramassage scolaire. Si le service se raréfie, il ne risque pas de disparaître car c’est un bastion résistant de l’école à l’ancienne que ce type de classe composée d’élèves de tous âges, la plupart enfants d’agriculteurs, habitant dans des villages voisins, éloignés. Il est question ici d’une certaine réalité française, durable, en dépit de l’exode rural, celle de l’Auvergne profonde : les saisons passent, le ramassage demeure.

Pourtant, sous-jacente, collective, il y a l’impression que cette donnée précieuse, cette scolarité saine et épanouissante est fragile, il y a la peur nostalgique, toujours bien fondée, que " les choses se perdent ". La pureté de ce monde tient autant à l’environnement et au climat dans lesquels évolue l’enfant – elle peut être dénaturée, une fois déplacée dans les capitales, ou pire, dans les banlieues — qu’à l’enseignant qui la préserve. La classe en question est heureusement protégée, à la fois par son isolement géographique et politique, et par l’enveloppe d’humanité quasi charnelle que sécrète le maître. Certes, il y a une réalité qui en vaut bien une autre : celle de l’entreprise agricole, de la rudesse de la vie auvergnate. Mais si ces enfants connaissent la pauvreté, ils ignorent le mal véritable, la misère, qui touche, au-delà des conditions d’existence, à l’existence elle-même. La classe de Monsieur Lopez fonctionne comme un cocon où rien d’hostile ne pénètre : rien d’étranger non plus, sauf Nicolas Philibert, homme invisible, à en croire la façon spectaculaire dont il a su se faire oublier.

Etre et avoir, au titre pour le moins ambitieux, place néanmoins la barre au-dessus de l’anecdotique. Il ne s’agit pas seulement de suivre le quotidien d’une classe quelconque au fin fond de la France, ni de s’attendrir sur les qualités de l’éducation à l’auvergnate, mais de comprendre, à travers elle, le sens de l’éducation scolaire comme formation, initiation au monde, dont le centre ne se situe pas tant dans l’avoir que dans l’être et, faudrait-il ajouter, dans le faire. Derrière l’infinitif se cache une interrogation sciemment universelle : quels sont le rôle de l’éducateur et le sens de son travail ? Partant, qu’est-ce qu’éduquer ? Etre et avoir : la première fonction de l’instituteur, c’est d’enseigner à différencier l’être de l’avoir, à nommer par le verbe, c’est d’apprendre à abstraire, à passer souplement de l’extérieur à l’intérieur, de soi à autrui. Avant tout, la fonction du maître d’école est de permettre aux enfants d’intérioriser les bonnes valeurs républicaines héritées des Lumières et de la Révolution que sont liberté, égalité, fraternité… Fidèle à sa problématique, celle de toute éducation possible, le film, humaniste, tient compte de l’ampleur et la complexité du métier d’enseignant, dont il évoque également avec pertinence la valeur et la noblesse morales. Indéniablement, il rend un hommage juste à Monsieur Lopez, qui le mérite par son dévouement à la tâche autant que par son savoir-faire.

De ses qualités de justesse, d’efficacité, de cohérence avec le propos, Etre et avoir est pleinement conscient. Quoiqu’on en dise, un documentaire ne cesse de produire du sens et des valeurs. Celles dont Etre et avoir se targue en douce sont l’innocence préservée, la transparence, l’authenticité. Le film prétend en outre reposer sur l’absence d’ambiguïté, quant à son contenu autant que du point de vue de sa fabrication. Mais cette absence d’ambiguïté n’est-elle pas, en son essence, suspecte ?

Etre et avoir se présente comme n’ayant rien d’un film : on n’assiste pas à une fiction, mais à une réalité sans trucages, quoique plus noble et plus digne d’éloges que d’autres. Une chance, tout de même, que le documentaire prenne pour objet des enfants, ces machines à fabriquer du rire et de l’émotion… L’apparition de vrais enfants déclenche immédiatement, chez tout spectateur normalement constitué, de l’empathie et de la béatitude. " Ils sont trop choux ". " Jojo est trop mimi ". Chaque signe de naïveté, de désarmement, chaque expression d’innocence fait mécaniquement rire aux larmes. Le plaisir est partagé ; collective, l’empathie double naturellement de puissance.

Ce qui est le plus gênant, en effet, c’est l’enthousiasme massif que provoque le film, son côté indiscutable (heureusement, le succès d’un film n’est pas en soi preuve de démagogie, certains succès ont de bonnes causes !). En réfuter le contenu serait aussi absurde que de nier la réalité. Le consensus est d’autant plus redoutable que le film véhicule des valeurs morales avec lesquelles il fait corps, comme s’il n’y avait pas de différence entre le sujet du film et le film. Ne pas l’aimer, c’est haïr les enfants. C’est en vouloir à l’innocence. N’encourt-on pas, à se protéger derrière un tel écran, le risque de faire de l’innocence une star ? Faut-il donner aux œuvres d’art des points pour bonne conduite, et des prix de moralité ?

Etre et avoir se regarde comme le plus sain des documentaires, car sans y toucher, sans la salir, il livre au spectateur, réels, contrairement à ceux de la série de télévision L’Instit, miraculeux, la classe et le professeur idéaux, intégrant tous les éléments de la vie en les transformant dans la perspective du mieux possible : la difficulté, la dispute, la pauvreté, la solitude, la mort. Le fait qu’on y assiste n’abîme pas, dit-on, la pureté de l’humain filmé ici. Ni le comportement des élèves ni celui du professeur ne sont à l’évidence altérés par la présence de Nicolas Philibert. Ainsi on a le droit et même l’obligation morale d’aimer : il ne s’agit pas de savoir si l’on apprécie l’œuvre de Nicolas Philibert, mais si ces enfants et ce professeur sont oui ou non, aimables. Il est bon de voir l’innocence à l’œuvre, elle nous réconforte. Mais qui a encore besoin d’art ? La " réalité " n’est-elle pas plus belle, plus pure, plus profonde, plus innocente, plus parlante que toute œuvre d’art ? Le débordement collectif du public pour Etre et avoir contient ce préjugé. Peut-être a-t-il raison : du moins, le déchaînement pour Etre et avoir est une énième manifestation de notre mépris pour l’art, et plus particulièrement, pour le cinéma. Aujourd’hui, on consomme de l’innocence.

En oubliant que celle-ci, à l’instant où elle est prélevée, change de statut, d’emblée victime de sa mise à profit. Il n’est pas facile de lui rendre grâce, elle est ce qu’il y a en l’homme de moins ostentatoire, de plus secret… Il est peut-être impossible de voler en son cœur l’innocence objective et de la transmettre telle quelle à sa propre œuvre ; n’est-ce pas à l’artiste de la retrouver par son œuvre, neuve au monde, plutôt qu’aux enfants de la contaminer par la leur ? Pudique, le voyeurisme d’Etre et avoir est plaisant, contrairement à celui de la télévision. Si celle-ci pouvait produire de tels documentaires il faudrait nous ruer vers nos écrans. Mais que les fausses vraies images de tels documentaires en phase avec la réalité et sa nostalgie remplacent les vraies fausses images des films… La vérité à laquelle prétend aspirer la recréation du monde n’est-elle pas plus essentielle à l’art que l’innocence objective ? L’innocence est-elle une réalité qui doit être soumise au public pour qu’il s’extasie ? A ce niveau d’entente, et de satisfaction, en tout cas le public peut se flatter d’être le roi. Le public est roi. L’enfant est roi. C’est la même chose.

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

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