Romain Goupil : Éloge de la liberté

A propos de "Une pure coincidence" de Romain Goupil et des "Naufragés de la D17" de Luc Moullet

 
   
© Article publié par la revue Esprit (2002)

Par Claude-Marie Trémois
26-06-2002  
 
   

Des films comme ça, il nen sort même pas un tous les ans. Et en voici deux dun coup.
Pure coïncidence, comme dirait Romain Goupil ? On avait oublié qu
on pouvait encore, aujourdhui, tourner des films en roue libre. Des films réalisés presque sans fric, donc en toute liberté, et qui, de surcroît, parlent de liberté.

Joyeux, légers, impertinents, lun est ouvertement gauchiste (Une pure coïncidence, de Romain Goupil) ; lautre, vaguement anar (Les naufragés de la D17, de Luc Moullet). Lun fait triompher lamitié dans un monde inhumain ; lautre, lamour dans un monde absurde.

Labsurdité de notre société, Luc Moullet na jamais parlé dautre chose. Dès 1956, dans les Cahiers du cinéma, il écrit des critiques pertinentes avec Rohmer, Truffaut, Chabrol, Godard et Rivette. Et, comme eux, il devient cinéaste. Mais, même par rapport à la Nouvelle Vague, Moullet reste un marginal. Ses films sont rares dans les deux sens du terme : il tourne peu et il tourne des OVNI.

Ceux qui ont vu - ils sont aussi rares que ses films - Brigitte et Brigitte (1966), Les contrebandières (1967), Une aventure de Billy le Kid (1971), Anatomie dun rapport (1975), Genèse dun repas (1978) et La comédie du travail (1987) peuvent pressentir ce que Luc Moullet va tirer dun coin de montagne perdu où se croisent sans se voir des funambules qui suivent chacun leur idée fixe. Mais les autres ? Comment leur dire que Luc Moullet est un (faux ?) naïf1, qui se sert de sa caméra pour dénoncer le dérisoire de nos activités ? Que Moullet est un (doux ?) anar, qui pose sur la société un regard à la Tati ? Mais, dans ses films, pas de M. Hulot pour sétonner à notre place de la folie des autres. Personne pour nous prêter ses yeux. Personne à qui nous identifier. M. Hulot, cest nous.

Son premier court-métrage, Un steak trop cuit (1960), donnait le ton : un affreux jojo de treize ans demande toujours plus à manger à sa sœur (Françoise Vatel), afin de lui faire rater son rendez-vous galant. Truculent et tendre, Moullet ne fait pas un film psychologique sur la jalousie dun adolescent. Cette jalousie, il la traduit par laccumulation de choses concrètes : des tomates, un beefsteak, des saucisses, des pâtes Dix-huit ans plus tard, il reprend le même procédé dans Genèse dun repas. Pour dénoncer le capitalisme, lexploitation du tiers monde et la société de consommation, il nous montre par quels circuits arrivent sur notre table du thon, des œufs, une banane. Moullet est un cinéaste de la matière.

Rien détonnant quand on est fils de paysan et natif des roubines, ces massifs désertiques des Alpes-de-Haute-Provence.

Dans Anatomie dun rapport, dit Moullet, il y a la nostalgie et la frustration de la montagne et de la roubine. Cest un film sans roubine.

Ce qui est faux, car si lessentiel du film se passe dans un lit où deux intellos (Moullet et Antonietta Pizzorno) discutent de leurs ébats amoureux et, oh combien ! difficiles , les courbes des corps évoquent irrésistiblement les croupes des montagnes.

Je cite souvent, ajoute Moullet, la phrase de Lubitsch : " La meilleure chose pour apprendre à filmer des acteurs, cest de filmer des montagnes. " Comme je ne suis pas sûr de bien savoir filmer les acteurs, je continue à filmer les montagnes2.

Ses roubines, naturellement. Et il les filme rudement bien. Dans Les contrebandières où il dénonce entre autres labsurdité des frontières. Et dans un pastiche de western, Une aventure de Billy le Kid, où la mythologie de lOuest américain est joyeusement détournée avec la complicité de Jean-Pierre Léaud (Billy le Kid). Jacques Siclier qualifie ce film de " western ubuesque ".

Il y a, en effet, du Jarry chez Moullet. Ses films ont toujours un côté " farce de potache " qui, selon le spectateur, irrite ou enchante. Personnellement, Les naufragés de la D17 menchante. Ça commence comme un vrai documentaire, avec une voix off qui nous explique que la construction de la D17 (qui va de Sisteron à Rougon) na jamais été finie. Et que Majastres, qui comptait mille habitants sous Napoléon, en a moins de cent aujourdhui. Et, très vite, ça vire au burlesque.

Il y a un astrophysicien qui travaille à lobservatoire du Mont Chiran et voudrait bien séduire sa collègue. Une équipe de cinéastes qui tourne un western. Quatre ou cinq militaires en manœuvres qui croient que Saddam Hussein vient denvahir la France (nous sommes au premier jour de la guerre du Golfe). Deux randonneurs. Un géologue. Un maquignon qui gagne sa vie en dépannant, avec ses deux vaches, les (très rares) voitures qui empruntent la D17 et se sont enlisées dans la fondrière quil a lui-même creusée. Un champion de rallye automobile et sa copilote follement amoureuse de lui. Et, surtout, pivot de lhistoire, un berger, un sage, qui ne séloigne guère de sa cabane où il accueille et réconforte toutes les femmes qui viennent frapper à sa porte. Non, il ny a pas de raton laveur.

Mettez tout ce petit monde dans un bocal. Agitez. Lâchez. Ça donne Les naufragés de la D17. Une comédie loufoque, qui est aussi, comme létait La comédie du travail, une vraie satire sociale.

Aussi drôle, aussi provoquant, mais beaucoup plus réaliste, le film de Romain Goupil se passe, lui, en plein Paris. Cest, en quelque sorte, lenvers du film de Moullet. Les naufragés est un faux documentaire et un vrai canular. Une pure coïncidence est un faux canular et un vrai documentaire.

Car les six protagonistes du film ont beau psalmodier les uns après les autres, sur le générique de fin, que " toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait une pure coïncidence ", on sait bien, depuis le début, que cette invraisemblable aventure est vraie. Vraie comme lamitié qui unit les six compères.

Quels compères ? Eh bien, Romain Goupil et ses amis. Bon. Reprenons. Une pure coïncidence souvre sur ces mots de Romain Goupil :

Nous étions cinq lycéens. Nous étions cinq militants. Michel, Alain, Olive, Nicolas et moi. Michel sest suicidé en 1978.

Pour tenter de comprendre les raisons de ce suicide, Romain Goupil a tourné Mourir à trente ans, en 1982. Il y racontait les barricades de Mai-68, la manif du 21 juin 1973 et leur amitié qui navait pas empêché le drame.

Depuis, dit Romain, nous avons cessé de militer, mais nous navons jamais cessé nos parties de poker.

Romain, lui, a continué de faire des films. Plus ou moins réussis. Plus ou moins autobiographiques. La Java des ombres (1983), Maman (1989), Lettre pour L (1993), À mort la mort (1999). En 1997, il est lun des signataires, avec Arnaud Desplechin, Pascale Ferran, Tony Marshall et beaucoup dautres jeunes et moins jeunes cinéastes, de l'" Appel à la désobéissance civique ". Cétait, on sen souvient, un manifeste en faveur des sans-papier. Or, un jour, Romain Goupil apprend que les sans-papier sont systématiquement rackettés. Les sommes collectées sont déposées dans une petite boutique de change, en plein Paris. " Que faire ? ", demande Goupil à ses amis. " Filmer ", répond Tony Marshall.

Romain, Alain, Olive et Nicolas sy collent. Deux autres copains, Baptiste et Coyotte, amis denfance de Romain, viennent grossir léquipe. À eux six, ils vont monter une opération de commando pour tenter davoir les preuves du racket. Et là, ça devient passionnant comme un polar américain. Une pure coïncidence, cest notre Oceans Eleven à nous. Lhistoire dun hold-up formidablement préparé, évidemment avec un peu moins de moyens que dans le film de Soderbergh. Mais enfin, à notre modeste échelle, une mini-caméra DVD remplaçant le cinémascope et des bricoleurs du dimanche, les génies de linformatique, cest exactement la même chose.

Coyotte et Baptiste camouflent une caméra dans la poussette dEmma, la fille de Romain, qui a deux ans (ce quils appellent l'" opération Potemkine, nouvelle version "). Alain cache un micro dans une vieille boîte de conserve de bière et l'" oublie " dans le bureau de change. Baptiste réalise une maquette en carton des lieux. Et, sous le nez des flics qui surveillaient aussi lendroit mais restaient prisonniers de la légalité, ils vont réussir, eux, dans lillégalité.

Ils ont tout filmé : leurs préparatifs, leurs discussions, leurs parties de poker et même leur vie privée. Se passant à tour de rôle une mini-DVD, ils se filment en train de filmer. Et ils filment en même temps leur inquiétude pour le père de Nicolas qui est malade, les réunions de famille, lanniversaire de Clémence (18 ans) et un monologue magnifique, bouleversant, de la grand-mère de Romain sur la vieillesse. Une pure coïncidence est donc à la fois un film daventures et un hymne à la solidarité. Un film drôle, inventif, imprévisible donc passionnant et formidablement roboratif.

Car sil est aussi jubilatoire, cest quil nous rend lespoir. Pour changer un tout petit peu la face du monde, il suffirait donc dun brin dimagination (" limagination au pouvoir ", de Mai-68), de beaucoup damitié et de laudace de se lancer dans ce qui ressemble fort à un grand jeu ? Bref, de rester fidèle à lenfance ?

Ne rêvons pas trop. Mais, tout de même, tant quil se trouvera des producteurs assez fous (merci à Paulo Branco et aux Films du Losange) et des investisseurs assez cinglés (Canal Plus le sera-t-il désormais ?) pour permettre dexister à de tels films, tant quil se trouvera des poètes pour les tourner et des spectateurs pour sen réjouir, alors tout ne sera peut-être pas perdu.

1. La plupart de ses films sont des documentaires plus ou moins détournés. Non par malice, mais par naïveté. À moins que cette volonté de ne jamais se départir dune logique naïve ne soit le comble de la malice

2. Propos recueillis en 1979 par Gérard Courant.

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

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