Nicolas Philibert : A propos de Être et Avoir

 
   
Pascal Thomas est le réalisateur de "La dilettante" et de "Mercredi folle journée"

Par Pascal Thomas
26-06-2002  
 
   

La marque des grands cinéastes est de saisir le spectateur dès l’ouverture du film.
Être et avoir " de Nicolas Philibert n’échappe pas à cette règle. Quelques plans et nous voilà fixés. Le style, le ton, l’esprit sont donnés. Et ce curieux sentiment intérieur que s’annonce un chef-d’œuvre ou plutôt que nous nous tenons devant un chef-d’œuvre au sens plein, celui que donnaient les compagnons à leur plus bel ouvrage.

Nous sommes dans un paysage de campagne. On rentre les bêtes, des salers, sous une furieuse tempête de neige. Voici la salle de classe, un jour de congé. Les chaises ont été relevées sur les tables d’écolier. Le plan dure un peu. Le temps de fixer l’ordre, la propreté du lieu. Un léger mouvement derrière l’estrade, arrive le désordre : une tortue a surgi, une grosse tortue d’école, l’animal le moins auvergnat de la création qui, comme le chien d’André Dhôtel, se dirige à vive allure vers un but improbable et dans un univers qu’elle ignore périssable. En voici un deuxième. Tout est dit. Les enfants peuvent venir. Un univers peuplé d’animaux fabuleux. Un univers miraculeux et plein de miracles. Le premier miracle étant cette classe, ce foyer où l’on va se réchauffer quand, dehors, c’est la guerre des éléments. Le ton dominant de disposition bienveillante du film de Nicolas Philibert sera le deuxième miracle.

On peut s’étonner ensuite, après avoir vu un certain film de la sélection officielle du festival de Cannes qu’" Être et avoir " n’y ait pas été préféré. Cette sélection 2002 y aurait perdu les paillettes du faux scandale médiatique pour y gagner la tenue et le bénéfice d’avoir reconnu avant le public le génie retenu d’un cinéaste dont la nature peu tapageuse est appelée à faire grand bruit. Peut-être a-t-il manqué à ces " sélectionneurs cannois " la chance d’avoir eu un premier maître comme celui de la classe multiple d’Être et avoir. Un de ces maîtres pour lesquels le véritable but de l’école doit moins être d’enseigner la complexité que de restituer la simplicité. Un de ces professeurs comme en créait tant, jadis, l’Instruction Publique, dont l’enseignement nous permet de résister à vie à cette cataracte grondante et sans cesse renouvelée de tous les snobismes et lâchetés de goût, dont les leçons nous ont bâtis de façon à ne pas nous égarer dans le faux à la place du vrai, nous fait distinguer et préférer le secret plutôt que le clinquant, le retenu plutôt que le relâché, la drôlerie de la vie plutôt que sa peinture sinistre, " Être et avoir " plutôt qu’" Irréversible ".

Éduquer est le mot latin qui signifie dégager, faire éclore les facultés naturelles qui sommeillent en chaque individu. L’éducation est un mot du même ordre que transmission. Bien des écoles, ces cinquante dernières années se sont glorifiées d’avoir les dernières idées sur l’éducation, comme bien des cinéastes se sont vantés d’avoir eux aussi les dernières idées sur la création et la pratique de la mise en scène. L’instituteur de la " classe multiple " de Nicolas Philibert, comme Nicolas Philibert dans son art, si classiques pour ne pas être résolument modernes, tournent le dos aux modes périssables et, cherchant l’éternité, s’en tiennent à leur première idée : celle qui nous dit simplement que l’innocence a quelque chose à apprendre de l’expérience.

Être cet instituteur debout, celui qui apprend à ces petits - qui ont pris la rude résolution de devenir des hommes, ou être un cinéaste dont l’exigence est de montrer la richesse d’un monde qu’on ne sait plus voir, participe de la même certitude d’accomplir un devoir élevé. Au fond de l’obscure âme enfantine qui ressemble tant à celle du spectateur gît un désir primordial d’apprendre, qui est une des formes de l’émerveillement : la scène de l’exercice de calcul en famille est, de ce point de vue, la métaphore exemplaire de l’étonnement auquel peuvent conduire les mouvements mystérieux et incontrôlables des chiffres. Le maître d’école a la tâche de libérer ces tendances prisonnières. Il a la responsabilité de nous rappeler le seul sens de l’éducation : être sûr que quelque chose est vrai pour oser le dire à un enfant. À un âge où le monde semble aussi neuf qu’on l’est soi-même, l’enfant a besoin de savoir s’il est responsable ou irresponsable, moral ou immoral, perfectible ou imperfectible, non pour comprendre mais pour se comprendre lui-même.
C’est de cette responsabilité que Nicolas Philibert a fait le sujet d’" Être et avoir ". Cette responsabilité qui est le sujet premier, la vocation première par lesquels ces hommes debout, enseignants ou cinéastes, attachés à notre tradition humaine, nous font toucher à l’universel, nous disent tout de la vie et de la grandeur des hommes.

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

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