Jean-Luc Godard : Eloge de l'amour

A propos du film de Jean-Luc Godard, avec Bruno Putzulu dans le rôle d' Edgar

 
   


Par Victor Aumont
20-02-2002  
 
   

" Chaque pensée devrait être la ruine d' un sourire " (Eloge de l' amour )

Les visages se découpent sur fond de coucher de soleil - couleurs tranchées répandues comme de l’encre rouge et bleue sur un buvard - tandis que la voix grave de Bruno Putzulu imprime son propre tempo. Les plans s'entremêlent, se chevauchent, mais la profusion apparente du propos, la confusion se dissipent peu à peu. Elles cèdent la place à un dépouillement qui permet de redonner tout l'espace nécessaire aux mots. Ceux-ci travaillent non pas en même temps que les images, mais parallèlement, côté à côte. Il y a une parfaite cohérence entre les plans ("tâches d'ordinateurs" sorties tout droit d'une imprimante, scènes de dialogues plus "compliquées") et d'autre part les mots qui, dans un travail parallèle, semblent parfois proposés "à tout hasard", comme s' ils se cherchaient eux-même, constituant aussi parfois l'aboutissement d' une pensée claire, la formulation d'idées politiques précises.

Ce qui est déterminant dans l'amour, c'est la fin, nous dit Edgar. Parce que c'est là que l'histoire commence.

Le cinéma n'a-t-il aucun compte à rendre ? Ah, dira-t-on, mais le cinéma est libre, le cinéma, c'est de l'art, il n'a rien à démontrer. Mais beaucoup à dire. L'histoire et la volonté ont-elles quelque chose à voir avec le septième art ? Ou bien, posons la question autrement : qu' est-ce qui est (beau) ?

Histoire et Cinéma ont un moteur commun : la mémoire, présence de l'absence. Irrémédiablement, ils sont un travail de l' après : le travail, l'oeuvre commencent après l'expérience, qui n'est rien, à elle seule. La mémoire n' est pas le souvenir ni la nostalgie (ce qui conduirait à la dislocation du passé et du présent). Il s' agit de repenser la mémoire comme une activité, comme la condition d' un recommencement.

Eloge de l'amour est un film politique, pléonasme, s'il en est. Il parle de devenir adulte. Il veut raconter une histoire (vraie). C'est pour cela qu'il ne raconte pas d' histoires.

Godard dit en rigolant que personne ne va voir ses films. Comme s'ils étaient d'une autre époque : la nouvelle vague (de la grande marée) aurait renvoyé l'énergie de sa création à un temps révolu, parce qu'autrefois moderne à l'extrême. Les choses peuvent-elles rester éternellement nouvelles ? Alors, le cinéma serait-il attaché au temps ? Et que faire de cela ?

Eloge de l'amour : un jeune homme qui cherche quelque chose, monte un projet, on ne sait pas trop quoi. Il veut décrire les quatre temps de l'amour (de la rencontre aux retrouvailles) à travers les trois âges. Comme au cinéma, les dimensions sont multipliées, donc.

Il interviewe des gens, explique des "choses" à d'autres, voyage. Il parle avec d'anciens résistants, un grand-père, une grand-mère. De même que la Révolution chez Rohmer, la Résistance est comme un condensé du sens de la politique et de l'histoire : la modernité, ça n'est pas le progrès ("Le progrès, c'est la guillotine", parade un citoyen saoulard dans L'Anglaise et le Duc, sans se rendre compte de ce qu'il dit), ça n'est pas fluide, ça va à contretemps (la tragédie s’accommode de la fluide harmonie, non l' histoire). L'histoire, c'est ce qui rompt (avec), ce qui va dans un autre sens. Il n'en va pas autrement de la mémoire : elle ne ressasse pas des souvenirs, mais résiste aux idées reçues. Le maintien d'une tradition et en même temps la rupture avec elle. L'être, l'art, l'histoire, c'est ce qui résiste.

Godard prend sur lui de réfléchir : allons-y, osons poser les questions que les (nouveaux, mais sans vagues) cinéastes d'aujourd'hui (ceux qui marchent) ne daignent pas formuler, car elles imposent une responsabilité, une désagréable décence, à contre-courant : en quoi je ne peux pas faire n'importe quoi (cependant, le film de Godard est délirant, en roue libre).

De même que Rohmer dit "l’Anglaise" et "le Duc", Godard dit "les Américains" et "les Français". Il a le courage de dire que le cinéma est politique, qu'il ne peut pas tout dire et n'importe quoi. C'est contraignant, peut-être, mais il n'y a pas de liberté sans cela : il est temps de rentrer dans l'âge adulte.

Le cinéma est aussi attaché à l'écriture. Godard a publié un petit livre, constitué à partir de ses "phrases sorties" de l' Eloge de l' amour. En lisant ces mots jetés aux début de chaque ligne, on revoit défiler les images du film. C'est à nous de finir les phrases, de retravailler les images.

Godard anéantit le cinéma: les idées et les mots précèdent les images, et peuvent même s'en passer. Oeuvre d'auto-destruction nécessaire à l'acheminement de sa pensée, au devenir de l'humanité en elle.

L'idée est claire (devenir adulte) mais l' acheminement est encore flou. Une chose est sûre : le travail sur soi a partie liée avec la mémoire. Tout y est. Mais elle est obligée de se chercher. Les mots bougent dans le noir. Au fur et à mesure qu'ils avancent à tâtons, les mains qui touchent les objets de l'espace autour d'elles commencent à reconnaître les formes et les matières. Edgar fait des recherches sur les résistants. Son travail quotidien est filmé en noir et blanc. Ce qui a rapport au passé - qui vit donc, puisque ça a une histoire - est en couleurs. Ou bien est-ce que tout est en vrac ? Mots, images, couleurs et noir et blanc, il faut repenser tout cela.

Après, c'est du travail et de l'intransigeance. L'intransigeance envers ceux qui n'ont pas de mémoire : c'est-à-dire pas d'existence, mais un abandon lâche à la vie. Il faut aussi y mettre de l'acharnement et de l'honnêteté intellectuelle.

On a l'impression que Godard recommence au début. Edgar, à plusieurs reprises, feuillette un livre dont les pages sont blanches : parler du passé, ce n'est pas dire que tout est derrière nous. Il faut réapprendre à parler, et sans nous donner de direction évidente, Godard nous invite à le suivre.

Pour autant, Eloge de l'amour n'est pas une Bible ni un mode d' emploi. Cruciale et hyper-actuelle dénonciation de la religion remplaçant la politique, et de la technique remplaçant l'Histoire.

Alliant amour, liberté et discipline (nécessité), Godard refait par le cinéma, et sa structure d'Etat idéal miniature, le travail qui devrait être celui du politique (de l'Etat).

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

Non, les Italiens ne sont pas tous des mafieux

Rithy Panh : Le papier ne peut pas envelopper la braise

Oliver Stone : Apologie d’Alexandre

Chaplin : Le Dictateur

Francis Nielsen : Persepolis

 
   

> Sommaire des papiers
> Version imprimable