Jean-Jacques Beineix : Loft paradoxe

 
   
Le mardi 28 mai - Arte - 20h50

Par Philippe Huneman
28-05-2002  
 
   

L’an dernier, la première édition du Loft a enflammé les passions en France.

Beineix a voulu enregistrer, à froid, les réactions et les commentaires de téléspectateurs, des producteurs de l’émission, des journalistes qui en ont rendu compte, d’intellectuels – psychiatres, sociologues, philosophes, écrivains – qui se sont sentis poussés à exprimer un point de vue, positif ou négatif, sur l’émission. Il entrecroise leurs paroles, en examinant successivement plusieurs des problèmes posés par l’émission : la jeunesse, l’obscénité, l’enfermement volontaire, la " télé-poubelle ", le réalisme.

Notre avis sur l’émission

Le paradoxe central qui a suscité l’enquête de Beineix est cette réflexion qu’énonce ici une téléspectatrice anonyme, mais qui fut sans doute l’opinion de la plupart des spectateurs : " je trouve ça nul mais je regarde (et j’adore) ". De ce point de vue, la plupart des interlocuteurs de Beineix, connus ou inconnus, apologistes ou ennemis acharnés du Loft, souscrivent à ce paradoxe, et le mérite de l’émission consiste à le mettre en valeur. L’intervention d’Edwy Plenel – rédacteur en chef du Monde - racontant comment le comité de rédaction du journal se vidait – quelle que soit l’actualité du jour – juste avant les " exclusions " du Loft en direct le jeudi soir est à cet égard saisissante.

La première partie du documentaire est consacrée à éclairer ce besoin de parole qu’a suscité cette émission. Un tel phénomène n’est pas un effet annexe du Loft, il en est une caractéristique essentielle, que Beineix souligne à juste titre. Non seulement ceux qui détestaient montaient au créneau pour le dire au lieu de simplement éteindre leur poste, mais ils s’employaient de plus à justifier le fait qu’ils en parlaient. Tout ceci éclate dans le témoignage du chroniqueur télé de Libération, David Dufresne, qui suivit l’émission, d’abord pour en dénoncer le vide, puis, happé par ce vide, finit par centrer sa chronique sur elle. L’écoutant, on pense à un phénomène d’hypnose ou de sidération.

L’accumulation des appréciations, parfois viscérales (Jean-Pierre Coffe, Philippe Sollers parlant de totalitarisme, ou Jacques Séguéla) et souvent réflexives ou mesurées (Jean-Claude Kauffmann, sociologue de l’intimité, Serge Tisseron, psychanalyste spécialiste de l’image, ou bien Michel Field) fait bien comprendre le caractère contradictoire de l’émission. Ainsi, Field a raison de montrer comment, les scènes de sexe étant toujours court-circuitées par des plans de paysages, cette émission " libérée " a réintroduit la censure à la télé ; mais la frustration ne fait-elle pas partie du plaisir de l’émission : toujours attendre la scène " chaude " en sachant qu’elle ne viendra jamais ? Ce documentaire parvient alors à pointer des choses justes, en décalage avec la doxa pro ou anti-Loft : ainsi, Luc de Pareydt, jésuite et philosophe, indique que l’obscénité de l’émission n’est pas dans le sexe mais dans la monstration frontale, immédiate, des sentiments - mettant ainsi le Loft en relation avec toutes les séquences où quelqu’un pleure à la télé.

On retrouve le sens cinématographique de Beineix quand, à la comparaison fréquemment citée du Loft avec une prison, il confronte l’opinion de vrais prisonniers, évidemment peu solidaires d’une telle affirmation – lesquels, à la différence des lofteurs, sont montrés à contre-jour afin qu’on ne voit pas leur visage. On l’apprécie aussi lorsqu’à l’évocation du vide de Loft story il fait correspondre la première mise en scène du vide télévisuel : le départ de Valéry Giscard d’Estaing et le plan sur une chaise vide. Il nous fait sentir ici combien cette émission a touché le politique, et plus exactement le nœud contemporain de la politique et de la mise en spectacle.

Le dernier paradoxe alors est cette question posée à tous les participants (sur des images maintenant en noir et blanc) : seriez-vous rentré dans le Loft ? Les plus critiques envers l’émission ne sont pas toujours ceux qui refusent cette hypothèse… Là est sans doute l’enjeu de la fascination par l’image, ce qui fait de Loft story, selon le mot de Mauss, un " fait social total ", dont le documentaire de Beineix est alors lui-même un nouvel aspect.

 

Bibliographie

DUFRESNE David, Toute sortie est définitive, Paris, 2002

TISSERON Serge, L’intimité surexposée, Fayard, 2001

Médiamorphoses (Revue), mai-juin 2002 (en particulier l’article de J.P. Esquerazi)

 
         
 


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