Mon prénom est une image

 
   


Par Philippe Huneman
06-03-2002  
 
   

A l’occasion d’une discussion sur Loft Story lors d’un forum consacré au cinéma que j’anime régulièrement sur Internet (www.cinelycee.com), j’ai pu entamer une analyse de certaines dimensions de l’image et du lien social telles que les révélait cette émission. Elle provoque et nourrit la présente réponse, laquelle se veut moins une critique qu’un écho quelque peu décalé. Convaincu par l’argumentation de Jean-Pierre Esquenazi [1], j’aimerais compléter son propos par quelques remarques sur le statut du semblant dans Loft Story. En effet, ce n’est pas parce que les téléspectateurs savent, bien sûr, distinguer fiction et vérité, et sont conscients du caractère artificiel de l’émission, que ne se pose pas la question du leurre de l’image déployé par Loft Story. Sans être un documentaire, Loft Story se donne pour une non-fiction (et c’est ici le refus qui compte) : " c’est ça de vrais jeunes ", qu’on s’en extasie, ou qu’on s’en indigne. Précisons alors quelques points concernant la prétention à la vérité mise en jeu ici, le fantasme qui soutient l’image, et enfin le type de lien construit à partir du Loft.

Autisme de l’image

D’abord, après avoir souligné le caractère artificiel de l’émission – appartement sans contraintes sociales, coupé du monde, etc., " délié " — qui ne saurait générer une vérité sociale, il faut insister sur l’effet de la mise en images. Les lofteurs sont regardés : or se savoir regardé rend les gens poseurs. Et, surtout, du fait qu’ils n’ont aucun retour sur leur image, ces gens vivent bien davantage dans le semblant que quelqu’un qui, simplement, dans une situation réelle, adresserait son image à un autre, et ainsi la corrigerait et la rectifierait à mesure des échos qu’il en reçoit…

Ni voyeurisme ni surveillance : un fantasme et son leurre
Le dispositif d’images du Loft, fondé sur l’absence de metteur en scène, se soutient de la croyance qu’on peut tout voir (ce qui n’a rien à voir avec le voyeurisme, en effet ; Serge Tisseron en donne une démonstration dans L’intimité surexposée, Ramsay, 2002). Or un invisible de principe appartient à la structure du visible : le dos d’une chaise, je ne le vois pas ; ce que tu vois, je ne le vois pas… Le visible est toujours troué d’un invisible dont on ne saurait faire l’économie lors de la monstration du visible, à moins de le travestir. " On ne peut pas tout montrer " n’est pas une impossibilité éthique, du genre "il ne faut pas montrer des tortionnaires, c’est mal, etc.", mais une impossibilité ontologique : dans la mesure où le visible comporte par essence de l’invisible, montrer le visible exige de respecter un invisible. Par conséquent si je montre certaines choses, il en résultera en réalité du semblant, comme ce qui arrive à ceux qui reconstituent Auschwitz au cinéma, et comme avec Hiroshima mon amour Resnais voulut le démontrer par l’absurde. Le fantasme de tout montrer (" 24 heures avec… ") se retourne en son contraire, la production d’un total semblant. Ce en quoi, sans suspecter malice de la part de ses promoteurs ou bêtise du côté des spectateurs, il y a bien un leurre de Loft story.

Stars minimales : le lourd labeur d’être
Le " tout " du " tout voir " s’adresse à " n’importe qui ". Envers du narcissisme contemporain : il suffit d’exister pour être digne d’être vu, de " rester soi-même ". A l’état d’impératif, cette injonction rappelle le " soyez naturel " adressé à quelqu’un qu’on prend en photo : cela induit tout le contraire. Dans le Loft les habitants ne font rien mais sont eux-mêmes, comme si précisément, il y avait une " essence " de l’individu en dehors de ses liens et interactions sociales… Cela rappelle la starification actuelle des mannequins : il n’y a besoin de rien pour être célèbre, et ici, même pas d’être quelque chose comme "très beau", tels lesdits mannequins. Il suffit d’être. Voilà qui relève sans doute de la même transformation des affects sociaux qu’une écriture comme celle de Christine Angot. Et, à la différence des émissions " dévoilantes " dont parle Jean-Pierre Esquenazi, le principe est ici que rien d’" anormal " socialement n’arrive aux personnages (d’où un casting inverse de celui de Mireille Dumas). Le caractère non-sensationnel des personnages garantit l’identification (on se trouve effectivement aux antipodes du voyeurisme, type tabloïds, où le désir de voir se soutient d’un " ils ne sont pas comme nous ").

L’entreprise qui n’entreprend rien
N’étant pas exactement inactifs, ces jeunes gens se sacrifient (" s’éliminent ") les uns les autres. Tel est l’enjeu de leurs relations, enjeu toujours dénié, puisque par principe celui qui reconnaît l’enjeu et le montre par un comportement de type "je suis là pour virer les autres", se fera justement éliminer… On notera, après l’école d’Alain Ehrenberg, comment l’émission reproduit, en " délié ", la logique entrepreneuriale, où convivialité et compétition passent continuellement l’une dans l’autre. Plus exactement, longtemps le sport a représenté l’idéal démocratique de récompense égalitaire des mérites (cf. Ehrenberg, Le culte de la performance, Calmann-Lévy, 1991) ; or, aujourd’hui, d’un côté les relations sont personnalisées à l’extrême jusque dans le monde du travail, et chacun est censé valoir uniquement pour ce qu’il est plutôt que pour ce qu’il fait (puisque " l’être " est unique tandis que le " faire " est social et routinier), alors que d’un autre côté l’allongement des chaînes de conséquences et de responsabilités dans la société technologisée implique qu’on ne sait pas très bien pourquoi ce qui arrive nous arrive. Alors, une émission en laquelle les gratifications semblent aléatoires et s’adressent avant tout à l’être (et même selon cet aléatoire suprême qu’est l’affectif : " Loana nous émeut ", " Jean-Edouard nous énerve "), représentera exactement cette réalisation imaginaire de l’égalité que fut le sport pour l’idéal démocratique des périodes précédentes. (Sur l’écart entre le mérite et la gratification, ainsi que sur la métaphore entrepreneuriale, on retrouvera, dans la pente sadique, l’autre émission récente à succès : Le maillon faible.)

Retour sur la société des pairs : où l’on voit le semblant de lien faire lien
Indice de cette réduction à la soi-disant essence individuelle du sujet : les personnages ne sont que des prénoms. En cette absence de nom de famille transparaît le rêve d’individus totalement individualisés, par conséquent sans filiation. Loft story, ce sont des personnages absolument sans parents, sans histoire, qui doivent, justement, repartir de zéro pour créer des liens (des stratégies d’alliance : "qui aime qui ?", mais au rythme irréel des sitcoms, c’est-à-dire que les couples et les amitiés se font et se défont à très grande vitesse, ce qui est la négation même de ce qu’est le temps comme durée, à savoir la maturation lente selon laquelle quelque chose se fait ou se défait vraiment). Tisseron rappellera néanmoins : société sans père, mais avec le regard omniprésent de la mère. Société de frères ou de " pairs ", comme le remarquent Esquenazi et Tisseron. Par conséquent, l’émission se regarde en famille : le semblant de famille du Loft fait lien dans les vraies familles (on en discute, etc.). Télé Z disait même au premier degré : "le Loft, c’est une famille en or". Disons qu’il expose un imaginaire de la famille au moment même où les liens de l’individuation et de la filiation sont remarquablement troublés, tendus, brouillés… Le fait que cet imaginaire soit si contradictoire qu’il ne tienne pas une seconde debout n’affecte en rien la réalité, ni son image, d’où, d’ailleurs, la rapide disparition de presque tous les personnages du Loft hors de la vie publique réelle.

 

1. Dans un article à paraître de la revue Médamorphoses, le sémiologue et sociologue Jean-Pierre Esquenazi soutient que le succès de Loft story tient à ce que l’émission représente une sphère de " déliaison " du lien social ordinaire – à l’instar des situations de clubs de vacances, etc. -, et qu’en ce sens les spectateurs ne sont ni voyeurs ni manipulés ; ils sont en effet conscients, à la suite d’une longue tradition télévisuelle de feuilletons et de reality-shows, du côté ludique et artificiel de ces images.

 
         
 


Mise à jour le 01-09-2008

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